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Le compte-rendu de la qualification de Damien a paru en deux parties les dimanches 17 juin et 24 juin dans ![]()
Dingo flirte avec les vagues
Seize, dix-sept, dix-huit noeuds au compteur ! je ne lâche pas la barre pendant trois heures. Aucune chance à prendre. À cette vitesse, une petite ratée de mon pilote et je partirais en vrac avec de gros risques de casse.
Tout se passe bien à bord et j'ai intérêt à continuer ce sans-faute. Je suis allé viré le bateau-phare au sud de l'Irlande il y a 56 heures et là, je déboule à toute allure vers le plateau de Rochebonne au large de La Rochelle. Ensuite je remonterai la côte Atlantique vers La Manche et Saint-Quay Portrieux d'où je suis parti. J'espère boucler le parcours en dix jours.
Le vent d'ouest de vingt-cinq noeuds m'arrive sur le travers. Je porte ma grand-voile à un ris, le gennaker sur emmagasineur et le solent. Il fait un grand soleil et Dingo enchaîne les surfs, sa coque à moitié hors de l'eau sur la crête des vagues. Il doit être beau à voir avec ses moustaches blanches à l'étrave. Je lui frappe le flanc comme un jeune cheval fou: «Oublie ça, Dingo, t'es trop top !»
Je suis de bonne humeur même si je me retrouve seul. Je mange bien, dors souvent. Le soir, je me prépare un plat lyophilisé, le matin, un café, des biscottes et confiture, le midi, je m'ouvre une barquette de plats préparés; salade de thon avec fèves. J'ai apporté aussi des fromages, des pâtés, du chocolat, des biscuits. Mais je ne bois pas assez. Quelqu'un m'a appris qu'on le remarque lorsque le bout des doigts devient sensible.
Je prends mes trois à quatre heures de sommeil par jour. Je mets l'alarme pour 20 minutes et je me réveille à 15. Mon cadran biologique est en avance. C'est mieux ainsi.
Avant-hier, dix milles après le bateau-feu de Conningbeg, j'entends à la VHF: «Mini au large de l'Irlande, ici Pappy Speedy.» Je sors la tête et aperçois deux 6.50 de série, un Pogo et un Super Calin, partis de Camaret, au sud de Brest, le même jour que moi. Grégoire et Loïc sont en «qualif» eux aussi. Ils écoutent de la musique irlandaise sur leur BLU et se traitent d'imbéciles: venir si près de ces côtes où les paysages sont magnifiques et les filles encore plus belles, paraît-il, et repartir aussitôt comme des vrais cons pour aller plutôt flirter avec les vagues. Je suis bien d'accord.
Beaucoup choisissent de partir à deux bateaux pour les 1000 milles hors-course. Ça fait de la compagnie tout en ayant un avantage sécuritaire. L'un peut aller se reposer pendant que l'autre assure la veille. Et si quelque chose arrive, l'un prête main forte à l'autre. Tout ça à la condition de rester à vue ou à portée de radio, soit une vingtaine de milles.
De mon côté je suis parti avec un concurrent hollandais mais il a eu dès le premier jour des ennuis de drisse de grand-voile. Ensuite, il a perdu son antenne VHF, ce qui nous a empêchés de communiquer ensemble. Je me suis donc retrouvé seul pour la fameuse «boucle du nord» qui commençait par la traversée de la Manche. C'est ma troisième en 15 jours !
J'en garde un mauvais souvenir. Des vents de face de 25-30 noeuds. Les bottes trempées à chaque manoeuvre sur le pont. Le froid glacial la nuit. J'ai souvent confié la barre au pilote NKE pour me réchauffer à l'intérieur.
Ensuite, j'ai filé vent de travers au large des côtes anglaises jusqu'au Cap Lizard. Le paysage est d'un vert «pétant», tout en falaises et en lumière. J'ai hésité avant de passer entre les îles Scilly et Lands End, un autre rail pour les cargos qui entrent ou sortent de la mer d'Irlande et où les courants sont très forts. On annonçait une alerte météo pour le coin, mais faire le tour des îles me rallongeait d'une vingtaine de milles. Finalement, le vent est resté stable et le courant favorable m'a permis de passer en vitesse.
Le lendemain, le vent faiblit. Je devrais être content, c'est mieux qu'une tempête. Pourtant, je ne me sens pas très bien. Il y a une sorte de pesanteur au-dessus de la mer d'Irlande. Tous ceux à qui j'en parlerai par la suite ont ressenti le même malaise. On n'a qu'une idée en tête: se tirer de là au plus vite. Le sondeur indique 40, 70 mètres, un peu comme sur les Bancs de Terre-Neuve et on s'imagine très bien quel genre de mer dangereuse peut lever un coup de vent.
* * *
Il y a maintenant une semaine que je suis en mer. Depuis deux jours, j'ai retrouvé les copains, Pappy Speedy et Pussy Cat. Ils m'ont rattrapé vis à vis le Plateau de Rochebonne. Je m'étais recalé au large car la météo annonçait un sud-ouest qui n'est jamais venu. Maintenant, nous naviguons côte à côte. On discute et déconne à la VHF, question de garder le moral. C'est super et j'ai décidé de ralentir ma vitesse pour rester avec eux. Aujourd'hui, il fait grand soleil et nous prenons du bon temps au large des Glénans.
Le nord-ouest forcit d'un seul coup. En moins de 30 minutes, je prends un ris, puis deux, puis trois dans ma grand-voile. Une mer de malade se lève aussitôt. Nous sommes dans un sale coin à la limite du plateau continental où les fonds remontent brusquement.
Le jour tombe et je prépare Dingo pour la nuit. Je mange une première vague en pleine tronche. Le sel me brûle les yeux, surtout à cause de mes verres de contact. J'aperçois au loin des feux de navigation. Deux bateaux de pêche viennent vers moi. Je garde le même cap. Il est encore trop tôt pour voir si nos routes vont se croiser.
Le temps s'écoule. Les feux se rapprochent. Je n'ai pas envie de virer de bord. J'ai la quille pendulée à fond, le bas étai installé à l'avant. Ça doit passer. J'éclaire mes voiles avec une lampe pour être vu. Aucune réaction à bord des bateaux qui seront sur moi dans moins d'une minute. Je mets Dingo face au vent pour le ralentir. Tout va trop vite. Ça ne va pas. J'abats alors un grand coup pour m'écarter du bateau le plus proche et me penche sous la grand-voile pour mieux voir. L'étrave est juste là, à moins de 10 mètres. «T'es con, Damien, ils vont te rentrer dedans.»
(à suivre)
Youpi! j'ai réussi: je suis qualifié!
Mer mauvaise. L'eau salée me brûle les yeux. Il fait nuit et ces deux chalutiers vont couper ma route. Je tente d'éviter le plus proche en abattant à la dernière seconde, mais un dernier coup d'oeil sous la grand-voile et non, ça ne passera pas. Instinctivement, je repousse la barre au vent en catastrophe et tiens mes voiles en drapeaux pendant que le chalutier passe sous mon vent. À cet instant, de puissants projecteurs s'allument et sont dirigés sur moi. Leur lumière m'aveugle sur le coup mais la scène qu'ils me permettent de voir ensuite me donne des frissons: ces deux bateaux avancent en remorquant ensemble un énorme filet de surface.
Comment aurais-je pu le deviner? Normalement, ils auraient dû braquer leurs projecteurs vers le centre du chalut, au moins à mon approche. Bref, si j'avais réussi à me glisser entre les deux, j'étais bon pour le poêlon.
Quelques jours plus tard, en prenant une bière avec les copains à qui je raconte ma frousse, on rigole un bon coup. Nous mimons la tête des deux patrons-pêcheurs qui se parlent sur la VHF: «Hé Roger, on a attrapé un gros thon, il est bleu et jaune... et à l'intérieur, y'en a un plus petit, il est blanc, il a mauvaise mine... et il ne doit pas sentir bon.»
Sur le moment, c'est nettement moins drôle. Je branche le pilote et vais m'asseoir à l'intérieur, les jambes molles. Je mesure à quel point je suis fatigué après huit jours en mer. J'ai bien failli faire une grosse connerie et passer à un doigt de compromettre ma qualification. Ces deux-là avaient beau être fautifs, c'est moi qui aurait été perdant. À partir de maintenant, vigilance absolue et me tenir le plus loin possible des bateaux de pêche.
Je ne dors pas de la nuit. Au matin, les copains, Pappy Speedy et Pussy Cat, m'appellent une dernière fois sur la VHF. Ils ont bouclé leurs 1000 milles marins et rentrent à Camaret, tout près de Brest, d'où ils sont partis. «Bravo, Damien! Tu as fait du bon boulot jusqu'ici. Accroche-toi, tu es presque rendu!»
Il me reste encore 140 milles avant Saint Quay Portrieux. J'amorce le sprint final en mettant un peu plus de charbon dans la machine. Une fois passé Ouessant, le vent me permet d'abattre en longeant la côte. Le nez dans mes livres, j'étudie à fond les heures des marées ainsi que la direction et la force des courants. Si le vent tombe, j'ai intérêt à être au large, loin des cailloux. Mais si je veux profiter des puissants courants, je dois me rapprocher à environ 10 milles. Ce que je fais, enchaînant les passages à niveau aux bons moments.
24 heures plus tard, Saint Quay est en vue et j'aperçois Évangéline au bout de la jetée. Debout sur le pont, je me mets à danser comme un fou. Elle vient ensuite me rejoindre sur le ponton, caméra à l'épaule, pour cueillir mes premières réactions : «Hé, le barbu, heureux d'être arrivé?»
C'est vrai qu'en dix jours, une petite barbe a poussé. Si je suis heureux? Je plane... Ma dernière épreuve de qualification est terminée. Deux ans de pression viennent de glisser de mes épaules. Mission accomplie!
Pour la première fois depuis le début de mon projet, le but me semble tout proche. Avec un peu de chance, je serai bientôt inscrit à la Transat 6,50 Charente-Maritime-Bahia, nouveau nom que portera la Mini-Transat pour les deux prochaines éditions.
Évangéline m'apprend que je suis le 28e prototype qualifié donc troisième sur la liste d'attente puisqu'il n'y a que 25 places disponibles. Mais j'aurais aussi de bonnes chances d'obtenir une carte d'invité. Le Grand Pavois, organisateur de la course, en accord avec la Classe Mini, peut en décerner un maximum de cinq aux coureurs, particulièrement aux étrangers hors communauté européenne. On m'a donc suggéré d'en faire la demande et je recevrai bientôt la réponse.
«Alors, Damien, un bilan rapide de tes qualifications?»
«C'est comme si j'avais pris 10 ans d'expérience en un mois! Honnêtement, je ne pensais pas que ça serait aussi difficile. Bien sûr, j'appréhendais la navigation en Bretagne, en Irlande et en Angleterre. C'est une dure école pour quelqu'un qui débute en solitaire. Mais le plus dur a été de vivre avec une pression constante, en sachant que la moindre erreur risquait de tout foutre en l'air. Je devais absolument terminer chaque course: les 300 milles de la Sélect 6,50 suivis des 700 milles du Mini-Pavois. Ensuite il me fallait boucler ce fameux parcours de 1000 milles hors-course. Si j'ai réussi tout ça, c'est que Dingo était bien préparé et j'en suis d'autant plus fier.»
Tout le monde est surpris que je n'aie toujours rien brisé sur le bateau. C'est bon pour la réputation du premier prototype construit par un chantier québécois: Atlantix Innovations Marines, de Montréal. Je pense aussi à ma petite équipe de préparateurs qui est venue me prêter main-forte à Verdun: Stan, Alex, Martin... Chacun d'eux a contribué à faire de Dingo un bateau fiable.
Évangéline me demande ensuite comment je trouve l'ambiance entre les coureurs. Excellente! Même si cette année, tout le monde se bat pour une place. Jusqu'ici, je sens une grande sympathie à mon endroit. Au début, j'avais l'impression que les autres jaugeaient Dingo en se disant: «Beau bateau, mais que vaut le petit Québécois?» On m'observait, spécialement du côté de la Classe Mini. Le nouveau président, Richard Mérigeaux, voulait bien évaluer chaque coureur pour être certain que ceux qui s'aligneront sur la ligne de départ de la Mini-Transat seront prêts à en baver.
J'ai fait la preuve de ma détermination en construisant puis en transportant Dingo par cargo jusqu'en France et maintenant je me suis prouvé, à moi et aux autres, que je suis capable de naviguer en solitaire.
J'aurais bien aimé fêter la Saint-Jean au Québec. J'arriverai seulement deux jours plus tard pour une visite de 12 jours. Alors joyeuse Saint-Jean à tous!