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Dimanche 25 février 2001

 

 En plus de paraître tous les dimanches dans La Presse, le journal de bord de Damien est archivé sur le portail

à la page: www.cyberpresse.ca/damiendepas

 

Je bouffe des milles

Déjà trois mois d'écoulés depuis mon arrivée en France. On me demande parfois comment je me sens ici. Je vous dirais que la solitude fait partie de mon projet, mais je ne pensais pas qu'elle me toucherait aussi vite. Malgré les nouvelles rencontres, il est toujours dur de laisser nos proches derrière. À 22 ans, c'est ma première grande séparation d'avec ma famille et c'est con, mais je m'ennuie parfois. Leur présence me manque. À cause de tout ce que nous avons vécu ensemble, sans doute.

Il y a aussi mes amis restés au Québec. Aller prendre une bière avec eux, voir un film ou encore faire de l'escalade, toutes ces activités me permettaient de bien rigoler et d'oublier durant quelques heures les tracasseries de la construction. Ici, les relations avec mes collègues de travail et les nouveaux copains de voile me gardent en permanence dans le vif du sujet.

Si je fais un premier bilan, deux points importants ressortent de mon entraînement à l'étranger. D'un côté, je me retrouve souvent seul à travailler sur Dingo, ce qui rend les petites tâches plus longues et compliquées qu'elles pourraient l'être au Québec. De l'autre, je profite d'un encadrement technique inespéré.

Je me répète souvent que l'on doit vivre avec les défauts des qualités. À Montréal, j'avais de l'aide mais je manquais d'informations. Ici, c'est fantastique ! Mon apprentissage dans le monde de la course au large se fait beaucoup plus vite.

J'écoute tous les conseils que chacun me donne. Ensuite, je suis en mesure de trier et faire mes propres choix. Par exemple, avant d'arriver ici, je me posais plusieurs questions au niveau des manoeuvres. Je m'interrogeais sur les techniques idéales pour affaler un spi de 80 m² en solitaire ou bien encore celles utilisées pour empanner, sous spi, avec un système de bastaques. Après quelques discussions, le tour était joué.

Il y a aussi l'énorme avantage de pouvoir naviguer en plein hiver. Cela me laisse quelques mois pour mettre au point ce qui ne va pas sur Dingo. Les épreuves de qualification débutent en avril et le temps file, trop vite à mon goût. Je dois multiplier les sorties en solitaire pour que chacune de mes manoeuvres soit parfaitement rodée.

J'attendais d'avoir fait plusieurs séances en équipage avant de me lancer seul. Il semble que le moment soit venu...

J'étudie la carte météo des deux prochains jours. Je n'ai jamais vu ça en trois mois. Il y a des anticyclones partout sur l'Atlantique. De belles journées ensoleillées prévues sur l'ensemble de la France. Dix à quinze noeuds de secteur nord-est. Voilà une chance inouïe. Je vais bientôt vivre mes premières sensations en tête-à-tête avec Dingo.

Il est 9h00 am. Faute de vent, je me fais remorquer hors du port de plaisance. Une fois dans le chenal, je hisse ma grand-voile. J'ai dû quitter le quai assez vite. Mes voiles d'avant sont encore dans leurs sacs à l'intérieur. Les amarres et les défenses traînent dans l'eau... Un bon ménage me permet d'y voir plus clair.

Gennaker ou solent? Je suis tentée par la plus grande, contrôlée par le système de bout-dehors, mais sans pilote automatique et avec si peu d'expérience en solitaire, ça pourait mal finir. Je décide plutôt de rester sage et hisse le solent.

 Je me sens bien sur l'eau. Seul avec mon bateau, c'est différent. Une réelle harmonie prend forme.

 Le vent augmente. Au fond, j'ai bien fait de ne pas choisir le gennaker. Je m'attendais à un beau petit dix noeuds, relax, mais Éole veut me former à la dure. Lorsqu'on reçoit le vent sur l'arrière du bateau, il est plus difficile d'évaluer sa force. En fait, sa vitesse se soustrait à celle du bateau. Le contraire s'opère en faisant demi-tour. Ainsi, lorsque je décide de remonter au vent, Dingo se retrouve surtoilé car il en reçoit davantage. Je prends donc un ris. Avec une surface de grand-voile de 30 m², je dois réduire rapidement.

Au près, je peux lâcher la barre sans problème. Si je règle bien les voiles, Dingo peut suivre sa route seul, en remontant ou abattant légèrement selon la force du vent. Je vais à l'avant, me retourne et j'admire mon bateau qui trace son propre sillage. Cela me fait plaisir de le sentir aussi vivant.

Toute la journée, je pratique virements et empannages. Il faut que je décompose chaque manoeuvre. En étant très méthodique, tout se déroule pour le mieux.

Sans m'en rendre compte, je dépasse l'enlignement de deux bouées rouges en face du port militaire. Par chance, j'ai pris l'habitude de regarder constamment le profondimètre. Vite, il faut que je vire. Le fond remonte à vue d'oeil. Les dérives, les bastaques, la grand-voile... eh merde! j'ai oublié de remettre la quille droite. Trop tard! Les trois-cent-cinquante kilos du lest sont restés "angulés" dans le sens contraire. Résultat, Dingo accuse une gîte importante. Je choque mes écoutes en grand pour le redresser et fais ensuite penduler la quille du bon côté. L'ordre revient et je repars à toute allure au portant.

photo Évangéline De Pas

Je bouffe des milles. Ma plus longue sortie jusqu'à maintenant était de 30 milles nautiques. Mon compteur indique déjà 45 milles pour aujourd'hui. Le vent a encore augmenté. Je commence à voir de plus en plus de planches à voiles sur l'eau. Un bon 25 noeuds soufflent dans la rade. J'aimerais bien rentrer au port de plaisance, mais avec ce vent et la marée encore trop basse, je dois envisager une autre solution.

Le port de commerce n'est pas très loin. Je décide d'aller m'attacher le long d'un quai, en attendant que la marée soit haute. Seul petit problème, je vais devoir accoster à voile, sans défenses et sans amarres car tout est resté à l'intérieur et je ne peux pas lâcher la barre.

Une fois dans le port, je pointe mon étrave sur une échelle libre. Ce n'est pas évident avec les rafales. Rendu assez proche, j'affale la grand-voile. Manque de pot, le vent mollit du même coup et je n'ai plus assez de vitesse pour atteindre ma cible. J'empanne tant bien que mal avec le solent. Pour manoeuvrer, je dois me glisser sous la grand-voile qui recouvre presque entièrement le pont. Bien sûr je ne vois plus rien. Vite, je choque l'écoute puis me sors la tête. Il y a un cargo à quai, pas très loin devant, et je veux être sûr que ça passe.

Je fais cap sur une autre échelle. Celle-ci sera la bonne, il le faut. À trois mètres du quai, je choque ma voile, saute à l'extérieur du cockpit, me précipite vers l'avant du bateau et attrape un échelon de justesse. Ouf ! Par chance, personne ne me voit car j'ai l'air un peu ridicule. Je tiens Dingo écarté de ce grand quai plein de coquillages. Le solent est toujours hissé. Entre deux rafales, je cours larguer la drisse. La voile s'affaisse sur le pont. Je retourne à l'avant pour accrocher à nouveau l'échelle, mais je n'ai rien pour attacher le bateau. Pas même un petit bout de corde qui traîne près de moi. Je repars en courant chercher une amarre... puis un pare-battage...

Enfin, tout se termine sans aucune égratignure sur la coque. À l'intérieur, toutefois, je découvre de l'eau entrée par le puits de quille, car je n'ai pas encore posé la jupette pour créer l'étanchéité. Mon sac à dos est bien imbibé. Pas trop grave pour mes papiers et mon porte-monnaie qui en a vu d'autres, mais la caméra semble foutue.

Deux heures plus tard, nous sommes en route vers le Moulin Blanc. Le vent a diminué et je savoure cette magnifique fin de journée. Le soleil se couche dans notre sillage. Je suis heureux d'être sur l'eau avec Dingo. Je comprends mieux Ellen MacArthur lorsqu'elle parle de son bateau comme de son meilleur compagnon. C'est peut-être pour ça que les coureurs solitaires ne se sentent jamais seuls.

Ce soir, avant de m'endormir, je revis les moments forts de ma première sortie solo. La brise plus fraîche que prévue m'a obligé à carburer comme un fou et je suis complètement brûlé, mais très satisfait. Ma toute dernière manoeuvre pour accoster seul au ponton a été parfaite, rien à voir avec le cafouillage au port de commerce. J'ai appris davantage aujourd'hui que lors de mes cinq sorties en équipage réunies. Et j'ai vécu quelques moments de bonheur intense qui m'ont fait oublier tous mes problèmes. Au fond, je suis chanceux d'être ici en France.

 Merci à tous ceux qui rêvent avec moi.

***

Bonne nouvelle dans ma recherche de financement : mes T-shirts sont maintenant en vente dans deux magasins: Librairie Renaud-Bray, succursale située au 5117, avenue du Parc (coin Laurier) à Montréal. Tél.: (514) 276-7651. Voiles Saintonge, situé au 201, 3e Avenue, à Québec. Tél. (418) 529-0096.


Lexique :

Défense : dispositif destiné à protéger la coque d'un bateau lors d'un accostage. Aussi appelé pare-battages.

Empannage : virement de bord en passant par vent arrière

Gîte : inclinaison

Remonter au vent : progresser dans la direction d'où vient le vent.

Virement : Virer de bord, recevoir le vent sur l'autre côté du bateau. Surtout utilisé en passant par vent debout, de face.

Paru précédement:  07-01-01: Une traversée à saveur de curry

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21-01-01: «Hé, mec! il arrache, ton bateau!»

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