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Dimanche 18 février 2001

En plus de paraître tous les dimanches dans La Presse, le journal de bord de Damien est archivé sur le portail

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L'exemple des plus grands

Notre pneumatique Zodiac file vers le goulet de Brest. Au loin, une voile immense se détache du ciel orageux. Ça me fait tout drôle de voir apparaître cette machine de course.

On m'aurait dit, il n'y a pas si longtemps, qu'un jour j'assisterais à l'arrivée victorieuse de Bernard Stamm, nouveau recordman de la traversée de l'Atlantique en monocoque, que je n'en aurais pas cru un mot.

Et pourtant, pas besoin de me pincer, c'est la réalité. Assis à mes côtés sur le boudin, Pierre Rolland, l'architecte de mon bateau, a raison d'être fier. Son dernier coup de crayon vient de franchir la distance New York - Cap Lizard, soit 2 925 milles nautiques, à une vitesse moyenne de 15.3 noeuds. Une sacrée performance réalisée dans des conditions météo extrêmes, vu la saison. Il suffit d'imaginer ce à quoi peut ressembler l'Atlantique Nord en plein hiver, balayé en permanence par des vents de 35 à 60 noeuds.

Je suis fier moi aussi puisque Armor-Lux - Foie gras Bizac, alias Superbigou, est en quelque sorte le grand frère de Dingo. Une version trois fois plus grande de mon mini. Hier, au chantier, on rigolait en disant que la valeur de nos protos Rolland venait d'augmenter d'un seul coup.

Bientôt nous distinguons l'équipage-canon sur le pont : Bernard Stamm et ses trois équipiers, Christophe Lebas, Jean-Baptiste L'ollivier et François Scheek. Ils n'avaient jamais couru ensemble auparavant et se sont entendus comme larrons en foire.

À bord de notre Zodiac, il y en a un qui mange ses bas. C'est Ollivier, le patron du chantier Latitude 48° 24', qui avait été approché par Bernard pour participer à cette tentative mais n'a pu se libérer. Il m'avouait hier qu'il n'a pas regretté beaucoup de chose dans sa vie, mais là, il s'en voulait. Il venait carrément de rater le bateau.

En approchant de la coque bleu métallique, je remarque les cicatrices de son combat : déchirure dans les voiles, chandeliers avant et lettrage arrachés. On s'accroche à ses flancs en sortant le champagne. L'honneur revient à Denis Glehen, le spécialiste en structures composites qui a participé à la construction. Il agite vigoureusement la bouteille et asperge les vainqueurs. Il fallait être gonflés pour tenter de battre un record détenu depuis 1998 par un maxi voilier britannique de 44 mètres, Mari Cha III, mené par pas moins de 23 hommes! Ce fut David contre Goliath.

Grâce aux indications de Pierre Lasnier, leur routeur, les gars ont suivi les dépressions à travers l'Atlantique, surfant à des vitesses folles. Ils se sont même payé le record de distance en 24 heures sur monocoque: 465 milles! Le bateau s'est couché à plusieurs reprises et des problèmes de quille les ont ralentis. Malgré tout, ils ont amélioré de trois heures le temps de traversée, l'abaissant à 8 jours, 20 heures, 55 minutes et 35 secondes.

Bernard avouera plus tard en conférence de presse : «On vient de vivre des moments formidables : on a battu une grosse machine (Marie Cha III) qui avait d'énormes moyens financiers et on a prouvé que notre bateau était une vraie bombe.»

À mes yeux, Bernard est un sacré bonhomme. Il a du culot et surtout une grande détermination, presque de la rage. J'ai entendu parler de lui pour la première fois lors de ma visite à Concarneau, au départ de la Mini-Transat 1999. Ce Suisse de 35 ans avait participé à la Mini-Transat 1995, sur un proto Rolland qu'il avait lui-même construit et il s'était classé troisième. Des résultats qui démontraient ses qualités de marin et de constructeur à la fois.

Mais surtout, il venait de mettre en chantier un 60 pieds Open tout carbone pour faire le Vendée Globe, course autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. Ce projet colossal était d'autant plus remarquable que, contrairement à la majorité, il n'avait pas attendu de trouver le commanditaire et s'était lancé dans cette aventure avec l'aide et la complicité d'un village breton.

Par la suite, j'ai suivi son projet sur internet. Entouré d'une tribu de quatre-vingt «indiens», comme il appelle ceux qui l'ont soutenu, il a relevé son incroyable défi en s'endettant jusqu'à la dernière minute. Superbigou a été mis à l'eau quelques mois avant le départ du Vendée Globe et Bernard s'est qualifié de justesse.

J'ai souvent pensé à lui, durant la construction de mon bateau. Son exemple m'empêchait de me décourager. Quand nous n'avions plus un sous, je me disais : «Lâche pas, Damien, ça ne peut pas être pire que Bernard qui croule sous des dettes bien plus considérables que les tiennes.»

Encore aujourd'hui, alors qu'il me reste une part importante de mon budget à trouver si je veux prendre le départ de la Mini-Transat, je demeure confiant. Il y a bien une compagnie, quelque part, qui voudra mettre son nom sur la coque de Dingo, comme Armor-Lux et Foie gras Bizac l'ont fait avec Superbigou. Sinon, je devrai vendre au moins deux mille t-shirts dans les prochains mois! Peu importe, j'y arriverai.

Lorsque Bernard a dû abandonner le Vendée Globe aux îles du Cap Vert, en novembre 2000, suite à une panne de pilotes automatiques, il était en quatrième position. Là aussi, je me suis imaginé à sa place. Cette décision devait être terrible à prendre. Tant d'efforts qui échouaient bêtement pour un problème technique. Mais Bernard s'est aussitôt tourné vers un nouveau défi : le record de la traversée de l'Atlantique Nord.

Aujourd'hui, c'est la fête dans la rade de Brest. Il y a une super ambiance sur l'eau. Un gros bateau moteur suit Armor-Lux - Foie gras Bizac de près. Toute l'équipe de bénévoles de Bernard est à bord. Ils sont fous de joie. C'est assez émouvant de voir tous ces gens qui ont cru en lui depuis le tout début et qui célèbrent son exploit avec enthousiasme. Bernard témoignera plus tard que cette grande victoire, c'était sa manière à lui de les remercier.

***

À quelques centaines de milles plus au sud, les Sables d'Olonne se préparent aussi à accueillir des héros. Les premiers coureurs du Vendée Globe approchent de la ligne d'arrivée après 3 mois autour du monde en solitaire. Deux grands marins vont se succéder en moins de 24 heures. Michel Desjoyaux et Ellen MacArthur ont formé le duo d'enfer qui nous a fait vivre de grands suspenses lors de la remontée de l'Atlantique en fin de course. La petite Ellen en a fait voir de toutes les couleurs à celui que l'on surnomme «le professeur».

Ancien élève d'Éric Tabarly, Michel Desjoyaux a navigué sur tout ce qui flotte en Bretagne. Il est surtout connu pour avoir remporter plusieurs fois la course du Figaro, un événement majeur en France. Il a déjà couru aussi une Mini-Transat, tout comme 11 des 24 participants de ce Vendée Globe, dont Bernard Stamm et Ellen MacArthur.

Michel a un esprit innovateur remarquable. En 1991, il a mis au point la première quille pendulaire sur son mini 6m50. Il partage aussi sa grande passion de la course au large avec ses étudiants. Entre différentes courses, Desjoyaux enseigne à Port la Forêt, un centre d'entraînement réputé de Bretagne.

Je n'ai pas pu me rendre aux Sables d'Olonne, mais j'ai suivi son arrivée en direct à la télévision. PRB a fait son entrée de nuit, sous les projecteurs des centaines de bateaux et des hélicoptères. Un spectacle grandiose. Michel devenait le premier solitaire à boucler un tour du monde en moins de 100 jours, 93 plus exactement.

Le lendemain soir, c'était au tour d'Ellen McArthur. Je ne vous cache pas que cette jeune Anglaise de 24 ans était ma favorite. Je trouve qu'elle est presque surhumaine. Elle a une force psychologique et une ténacité déroutante. Son histoire est digne d'un compte de fée. À 11 ans, Ellen économisait secrètement l'argent que lui donnaient ses parents, destiné à la cantine, pour se payer son premier voilier.

Depuis, elle s'est dressée tout un palmarès. Tour de l'Angleterre en solitaire à l'âge de 17 ans. Trois ans plus tard, 17 ième à la Mini-Transat 1997. 1ère place dans la catégorie 50 pieds lors de la Route du Rhum 1998. Vainqueur de la Transat anglaise 2000 et pour terminer en beauté, deuxième de ce Vendée Globe à 24 ans. Bien sûr, elle est aussi la femme la plus rapide avec un temps de 94 jours.

Elle a eu droit à un accueil mémorable. Les journalistes s'étonnaient de voir encore plus de spectateurs que la veille. C'est qu'Ellen a gagné le coeur de tous les Français. Lorsque Kingfisher, son bateau, s'est glissé entre les deux digues, des milliers de personnes se sont mises à crier son nom. J'étais ému pour elle.

Tous ces coureurs solitaires sont une source de motivation pour moi. Leurs talents, leur ingéniosité, leur courage, leur débrouillardise dans les conditions de mer les plus démentes, la manière dont ils abordent les problèmes, les uns après les autres, en ne comptant que sur eux-mêmes et en trouvant des solutions parfois incroyables, comme Yves Parlier qui a démâté en plein océan et trouvé le moyen de réparer seul son mât et de poursuivre sa course... tout ça les rend exceptionnels. Et tout ça sur des bateaux extraordinaires.

En fermant la télévision ce soir là, j'ai repensé au Vendée Globe 1996. J'avais vu des images de Groupe LG, le bateau du disparu Gerry Roufs, surfant à toute vitesse sur une longue houle. C'est à cet instant que je me suis promis de naviguer un jour sur ces grands oiseaux...

Paru précédement:  07-01-01: Une traversée à saveur de curry

14-01-01: Camping sur les quais

21-01-01: «Hé, mec! il arrache, ton bateau!»

28-01-01: En tirant mes premiers bords

4-02-01: Duel sur l'eau et première blessure

11-02-01: La chute du dollar