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Dimanche 11 février 2001

À 22 ans, Damien De Pas se lance en ce début d'année dans une aventure unique: participer, sur le voilier qu'il a construit de ses mains, à une course océanique de longue durée, la Mini-Transat, dont le départ sera donné en France en septembre 2001. Les lecteurs de La Presse pourront suivre son aventure grâce à des extraits de son journal de bord publié tous les dimanches. Nos lecteurs pourront aussi échanger régulièrement avec Damien à l'adresse suivante: www.cyberpresse.ca/damiendepas où ce journal de bord sera archivé.

La chute du dollar.

Brest. Je suis au fond de l'eau mais rassurez-vous, je ne viens pas de chavirer avec mon mini. Je suis bel et bien dans le port de plaisance, les deux mains enfoncées dans la vase. J'ai déjà connu des décors plus sympathiques en plongée. La bouteille d'air comprimée sur le dos, je me déplace doucement pour ne pas soulever un nuage de boue. Un coup de palme de trop et je n'y vois plus rien. Je jette un oeil vers le haut pour tenter de me situer... Mon coeur s'arrête de battre un millième de seconde. Là, devant moi, une forme bizarre, immobile. Comme un gros poisson-torpille... Quel con ! C'est ma quille.

Enfin, après cinq minutes de fouille à l'aveuglette, je touche une masse visqueuse. Je souris derrière mon masque. Youpi! C'est mon porte-feuille. Il côtoie les crabes depuis déjà 28 heures, avec toutes mes cartes magnétisées, permis de conduire, argent pour la semaine, etc.

Je l'avais échappé hier du haut du mât.

photo Noémie De Pas

Tout a commencé lundi alors que j'essayais d'écrire sur mon portable. Rien à faire, ma pensée était ailleurs. Quelque chose me tracassait et je voulais avoir l'esprit tranquille. Je saute alors sur mon vélo et fonce vers le port du Moulin Blanc. Depuis mon arrivée en France, c'est mon moyen de transport. Cela me fait au moins une demi-heure d'exercice par jour.

Arrivé sur place, je me prépare à monter dans le mât pour inspecter à nouveau mes colliers de barres de flèche, source de mon inquiétude. Je dois être rendu à une vingtaine d'escalades en un mois. Par chance, j'aime les hauteurs.

Sur la V'limeuse, je passais mon temps à grimper aux mâts. En mer, pour observer le moindre signe de vie à l'horizon, et dans les lagons, comme vigie, afin de repérer les pâtés de coraux. Plus grand, j'ai commencé à utiliser les barres de flèche comme tremplin de plongeon.

Sauf que le mât de misaine de la V'limeuse avait des échelons alors que celui de Dingo, n'en a pas. Lorsque j'aurai un peu de temps libre, je me fabriquerai une échelle en sangle que l'on met en position à l'aide d'une drisse. En attendant, j'ai besoin de quelqu'un.

Lorsque je suis seul, comme aujourd'hui, j'attends qu'un curieux s'approche de Dingo et vlan, je lui mets le grappin dessus... gentiment. «Pardon, auriez-vous l'amabilité de me hisser là-haut?» J'espère seulement qu'il repassera dans le coin pour me redescendre, une fois mes bricolages terminés. Cette fois-ci, je tombe sur un ancien participant de la Mini-Transat. Il avait coupé la ligne de départ en 1999, mais suite à une collision avec un O.F.N.I., il a dû abandonner.

Arrivé au dernier étage de barre de flèche, j'ai un choc. Il y a des petites fissures qui n'annoncent rien de bon. Je pensais renforcer tous les colliers d'ici au printemps, mais ce que je vois m'obligerait à démâter dès maintenant pour réparer. Une opération dont je me passerais bien alors que je débute à peine mon entraînement.

Je sors mon couteau pour vérifier l'étendue des dégâts et c'est à cet instant que je sens quelque chose glisser de ma poche. Il y a des jours, comme ça, où on ferait mieux de rester calmement à la maison.

Mon porte-monnaie est en chute libre. J'espère une seconde qu'il atterrira sur le pont, 12 mètres plus bas, mais pas de chance, il passe tout droit entre le bateau et le ponton.

L'eau est à 10 degrés... Avant de plonger, j'essaie autre chose. J'emprunte d'abord une épuisette à long manche pour racler le fond. Une demi-heure plus tard, je suis toujours bredouille. Je me résigne alors à enfiler une combinaison néoprène. Elle n'a pas de cagoule, mais c'est tout ce que j'ai trouvé. Aussitôt sous l'eau, je me sens la tête comme prise dans un étau. Quelque chose me dit que ce bain forcé pourrait tourner mal. Je remonte.

***

Après la pluie, le beau temps. Mes billets sèchent au soleil et je suis rassuré à propos des fissures. Une série de tests m'a convaincu que la fibre de carbone n'est pas touchée. C'est le mastic polyester qui la recouvre, moins flexible, qui a craqué sous l'effort. J'ai bien failli craquer, moi aussi.

Je peux donc reprendre mon entraînement. Il me reste plusieurs voiles à essayer, dont mes deux gennakers et mes deux spis. Aujourd'hui il fait beau et j'aurai un copain pour manoeuvrer avec moi. Tant que mon pilote automatique ne sera pas installé, il m'est difficile de me débrouiller seul dans certaines situations.

Yannick Hemet se prépare lui aussi pour la Mini-Transat 2001, avec un prototype qu'il a loué à Ollivier Bordeau. Hakuna Matata est un plan Rolland en contre plaqué, construit par le chantier il y a quatre ans et qui est arrivé 4e à la Mini-Transat 1997.

La météo s'annonce clémente, le vent souffle du nord-ouest à 10 noeuds, et Yannick propose que nous sortions de la rade. Mon équipier connaît bien le plan d'eau. Il sait où se trouvent les hauts fonds, les rochers à fleurs d'eau, les contres courants, et prend le temps de m'expliquer par où passer selon les marées. Par exemple, au centre du goulet il y a un rocher signalé par une bouée fixe. Il me conseille de m'en écarter. Lors des grandes marées, un effet de succion peut jouer de vilains tours. Je devrai aussi faire très attention au phénomène du vent contre le courant qui peut atteindre 7 noeuds à cet endroit.

Sous grand-voile et solent, Dingo déboule hors de la rade à plus de 8 noeuds auxquels s'ajoutent 5 noeuds de courant. L'étrave pointée vers le large, il touche enfin la houle de la mer d'Iroise. C'est son baptême de l'océan.

La lumière est belle. Nous allons virer devant le village de Camaret, à 11 milles au sud-ouest, et revenons ensuite vers Brest. Je me rends compte à ce moment de l'importance des ballasts de fond. Leur système de remplissage n'est pas encore en opération et sans l'inertie des 90 litres d'eau, mon bateau est trop ralenti par les vagues aux allures de près.

Mis à part ce fait, Dingo se comporte à merveille. J'imagine déjà mes futurs surfs, l'écoute de spi entre les dents et des embruns pleins la tronche, déboulant de longues vagues à plus de 15 noeuds.

Justement, si on l'envoyait, ce spi! Nous approchons à nouveau la rade et j'attends d'être à l'intérieur. Notre deuxième passage dans le goulet est beaucoup plus long. Dingo remonte au près contre le courant. La marée baisse encore et il faut longer le côté sud pour éviter le gros du jusant.

Je laisse la barre à mon équipier. Il est temps de voir si le système de bout-dehors est au point. Ce long tube en carbone me permet de porter une énorme surface de voilure à l'avant. C'est un peu comme si je rallongeais mon bateau de 3.5 mètres. Il pivote sur une ferrure à l'étrave et je peux l'orienter à l'aide de deux écarteurs. Au repos, il est ramené le long des filières.

Je prépare le petit spi asymétrique... qui fait tout de même 66 mètres carrés, soit le double de la surface de ma grand-voile. Sitôt envoyé, l'accélération est instantanée. La vitesse passe de 6 à 9 noeuds, avec seulement 10 noeuds de vent réel. Nous sommes au grand largue. Je décide de remonter vent de travers avec l'arrivé d'une risée. Allez, Dingo ! L'étrave se soulève soudainement. Le spi tire l'avant du bateau vers le haut et l'aide à déjauger. Une jolie pointe à 12 noeuds s'affiche sur le speedo.

Avant de rentrer, on fait un petit empannage sous spi. Une manoeuvre délicate sur un mini. Il faut prendre le temps de bien la décomposer en plusieurs étapes. Ensuite, je l'affale seul pendant que Yannick barre. Bonne pratique pour les manoeuvres en solitaire.

Une fois le bateau bien rangé, je sors une feuille de papier et un stylo. Il est important de noter les changements, les améliorations et les réparations à faire après avoir navigué. Fiabiliser un bateau, c'est la clé d'une bonne préparation.

***

Au moment où j'écris ces lignes, un fort coup de vent balaie la Bretagne. Sur ces entrefaites, à l'entrée de la Manche, Bernard Stamm arrive de New York dans des surfs impressionnants sur son 60 pieds Open, réduisant de trois heures le record de la traversée de l'Atlantique Nord en monocoque. En plus, c'est un «pote de la boîte»...si vous voyez ce que je veux dire. Nous l'attendons à Brest d'un jour à l'autre. Je vous en parle la semaine prochaine.


Lexique :

Affaler : faire descendre une voile.

Ballast : compartiment d'eau de mer servant de lest.

Bout-dehors : espar horizontal à l'avant d'un bateau, permettant d'amurer une voile en avant de l'étrave.

Déjauger : s'élever sur l'eau au-dessus de la ligne de flottaison.

Filières : câbles de protection qui font le tour du bateau.

Gennaker : voile d'avant, plus grande qu'un génois, et dont le point d'amure se prend sur le bout-dehors.

Jusant : marée descendante.

O.F.N.I. : objet flottant non identifié.

Mât de misaine: sur une goélette, celui des deux mâts qui est situé à l'avant.

Spi : abréviation de spinnaker. Voile d'avant, en tissu léger, très creuse et très grande, utilisée aux allures portantes.

Paru précédement:  07-01-01: Une traversée à saveur de curry

14-01-01: Camping sur les quais

21-01-01: «Hé, mec! il arrache, ton bateau!»

28-01-01: En tirant mes premiers bords

4-02-01: Duel sur l'eau et première blessure