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Dimanche 4 février 2001

À 22 ans, Damien De Pas se lance en ce début d'année dans une aventure unique: participer, sur le voilier qu'il a construit de ses mains, à une course océanique de longue durée, la Mini-Transat, dont le départ sera donné en France en septembre 2001. Les lecteurs de La Presse pourront suivre son aventure grâce à des extraits de son journal de bord publié tous les dimanches. Nos lecteurs pourront aussi échanger régulièrement avec Damien à l'adresse suivante: www.cyberpresse.ca/damiendepas où ce journal de bord sera archivé.
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Dingo, amarré au ponton, est secoué par les bourrasques. Pendant que je bricole à l'intérieur, nous prenons jusqu'à 15 degrés de gîte par la seule poussée du vent sur le mât. Je reste impressionné par la violence des rafales. Même au plus bas de la marée, abrités par les hautes digues, les voiliers demeurent exposés aux forts vents. Dans le journal d'aujourd'hui, ils annoncent 90 km/h avec rafales à 120... Bien ventilée, cette Bretagne ! Depuis mon arrivée à Brest, il y a eu cinq dépressions semblables à celle-ci. Un autre grand coup de gîte me fait lever les yeux. Par mes hublots de roof, j'observe mon mât. Il ne faudrait pas que celui de Morph'eau et le mien viennent en contact. Du même coup, je me réjouis d'avoir eu temps de réparer ma barre de flèche avant ce gros coup de vent. J'avais dû la démonter à la suite d'un incident survenu le lendemain du baptême de Dingo. Cette cérémonie s'est déroulée très simplement peu après l'arrivée de mes soeurs. Comme la tradition le veut, il faut un parrain et j'ai pensé à Ollivier Bordeau. Ce rôle lui revenait pour son aide durant la construction, sa grande gentillesse et l'accueil qu'il nous a réservé, à Dingo et moi. Il a paru touché par ma proposition et a accepté avec plaisir. Le matin du baptême, Sandrine et Noémie sont parties acheter l'ancre qu'il me manquait. Ça semble peut-être curieux, mais au lieu de fracasser la bouteille de champagne sur la coque, ce qui risquerait de l'abîmer, on le fait sur l'ancre du bateau, attachée au balcon de l'étrave. Il faut frapper fort, car une bouteille qui n'explose pas, c'est mauvais signe. Les marins sont très superstitieux. Après la fermeture du chantier, Ollivier et son équipe s'amènent sur le ponton, face à l'étrave de Dingo. On me demande un petit discours. Puis Ollivier monte à son tour, bouteille en main. Nerveux, il s'avance vers l'étrave. Le moment est crucial. C'est la première fois qu'il baptise un bateau et l'avenir de Dingo, numéro 305, est entre ses mains. Un petit sourire, quelques instants de concentration et crac ! Génial, je n'aurais pas pu demander mieux comme explosion. Ollivier en a inondé le bas de ses pantalons. Pendant que nous applaudissons sa performance, Dingo, lui, se lèche l'étrave. Vous avais-je dis que j'ai nommé mon bateau d'après cette race de chien sauvage australien ? À cet instant précis, je sens qu'il prend réellement toute sa puissance et son caractère. On porte un toast à son avenir et à celui de son skipper. Le lendemain, nous préparons notre deuxième sortie dans la rade de Brest. Magnifique journée ensoleillée. Un bon 15 - 20 noeuds de vent d'est. Conditions idéales pour les premiers tests comparatifs entre les deux protos Rolland: Dingo et Morph'eau. Cet autre mini flambant neuf appartient à Yann Guen, un Français établi en Guyane qui se prépare pour la Mini-Transat, et à Ollivier Bordeau, son constructeur. Durant les longues absences de Yann, c'est donc l'équipe du chantier qui en dispose. La veille, j'avais demandé à Guillaume s'il voulait sortir avec Morph'eau, question de mesurer le potentiel de vitesse de mon bateau. Aussitôt, il a crié à un de ses copains: «On va aller bouffer du Caribou !» Tout le reste de la journée, ils m'ont mis de la pression. Selon eux, le petit Québécois allait se faire littéralement écraser. Les deux minis tirent sur leurs amarres depuis déjà quelques heures, impatients de montrer ce qu'ils ont dans le ventre. Au coup de 14h, les voiles sont sorties le pont. J'allume le speedo/sondeur. L'alarme se déclenche aussitôt. À peine un pied d'eau sépare le fond du dessous de mon bulbe. Ça va être chaud, les gars, la marée est fine basse. Quelqu'un nous recommande de garder la droite du chenal. À bout de bras, nous virons les bateaux de 180 degrés. Les étraves sont orientées dans l'axe du vent. Pendant que Noémie et Manu tiennent Dingo je hisse et prends un ris dans la grand-voile. Une petite poussée pour nous éloigner du ponton et nous décollons au près serré à l'intérieur du port de plaisance. Je rase le plus possible les voiliers au vent avec les adonnantes. Après deux virages entre les pontons, nous voilà dans le chenal. Une autre sortie à voile réussie ! Il fait beau et je sens qu'on va bien s'amuser. Six cents mètres plus loin, Noémie et Manu larguent le ris. Nous déboulons à 6-7 noeuds au grand largue, sous grand voile haute et foc. Fantastique, le mini ! Jusque-là les vitesses des deux bateaux sont semblables. Au programme, une petite manche de match racing. On décide de se mettre à la cape pour s'entendre sur un parcours. Comme c'est la règle, le départ est au près et le retour au vent arrière. Nerveux et agressif, je coupe la ligne le premier. Silence sur le pont. Manu observe Morph'eau. Ils vont plus vite... par contre, on fait un meilleur cap. Quelques minutes plus tard, j'explique à mes équipiers comment procéder pour le virement de bord. Une quille pendulaire, c'est efficace, mais il y a un mode d'emploi. Avant de virer, il faut ouvrir le taquet-coinceur de palan de quille sous le vent. C'est dans celui-ci qu'il y a toute la tension. Imaginez un poids de 350 kilos qui est remonté de 30 degrés vers le haut et qu'on laisse filer d'un seul coup. Une fois le taquet ouvert, la quille descend sous le vent. Automatiquement le bateau se retrouve extrêmement gîté. Après avoir repris le mou dans le palan de quille au vent on doit virer le plus vite possible. L'avantage de cette manoeuvre est de pouvoir relancer le bateau beaucoup plus vite sur l'autre amure avec la quille déjà angulée. Cela évite aussi de s'essouffler sur le winch. Paré à virer ? Allez, on vire ! La manoeuvre un peu trop lente permet à notre concurrent de prendre deux longueurs sur nous. C'est pas grave, le prochain virement sera mieux réussi. J'aperçois Sandrine, sur Morph'eau, qui nous photographie. Noémie me taquine: «Il faudrait accélérer, Damien, sinon les gens ne verront que ton étrave sur les photos.» Dingo, vexé par l'insolence de son adversaire, et moi, très orgueilleux, sommes bien décidés à reprendre la tête. Manu tape sur le flanc de Dingo pour l'encourager. Quelques minutes plus tard, nous doublons les copains en passant sous leur vent.
Il fait froid et humide dans mon bateau. J'aimerais bien que mes soeurs soient encore ici. Là, assises à coté de moi... on arrivait à réchauffer plus facilement l'intérieur tout en rigolant. Elles sont reparties au Québec il y quelques jours. Une séparation douloureuse car je ne les reverrai pas avant plusieurs mois. Il y a des jours, comme ça, où le moral n'est pas au beau fixe. Aujourd'hui, je devais travailler à l'extérieur, mais avec de tels vents, c'est hors de question. Je dois remettre à plus tard le matelotage sur le pont et l'installation d'un système d'élastiques qui empêchera mes bastaques de se coincer à l'avenir. Je repense à l'incident de la barre de flèche. Comme on dit, j'ai eu de la chance dans ma malchance. Si j'avais repris toute la tension au winch, comme je le fais à chaque virement de bord ou empannage, elle se serait complètement détachée du mât... Cette mésaventure me fait réaliser la fragilité des colliers de barres de flèche, ces extrémités qui enserrent le mât. J'en ai renforcé un sur six, mais je serai probablement obligé de tous les reprendre pour avoir l'esprit tranquille. Selon moi, l'échantillonnage des tissus est trop faible. Même l'architecte est d'accord. On a beau essayer d'économiser les moindres grammes un peu partout, mais arriver avec un mât intact au Brésil reste une priorité. Lexique: Adonnante: risée qui permet de faire un meilleur près serré Barre de flèche: pièce qui écarte les haubans du mât. Sur le mât de Dingo, il y en a 3 étages, donc 6 au total. Empannage: virement de bord en passant par vent arrière. Grand largue: allure où le vent vient sur le 3/4 arrière du bateau. Match racing: duel entre deux voiliers de la même classe. Mettre à la cape: border les voiles de telle manière que le bateau n'avance plus. Roof: partie surélevée du pont. |
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Paru précédement: 07-01-01: Une traversée à saveur de curry
14-01-01: Camping sur les quais
21-01-01: «Hé, mec! il arrache, ton bateau!»
28-01-01: En tirant mes premiers bords