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Dimanche 28 janvier 2001

À 22 ans, Damien De Pas se lance en ce début d'année dans une aventure unique: participer, sur le voilier qu'il a construit de ses mains, à une course océanique de longue durée, la Mini-Transat, dont le départ sera donné en France en septembre 2001. Les lecteurs de La Presse pourront suivre son aventure grâce à des extraits de son journal de bord publié tous les dimanches. Nos lecteurs pourront aussi échanger régulièrement avec Damien à l'adresse suivante: www.cyberpresse.ca/damiendepas où ce journal de bord sera archivé.
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En tirant mes premiers bords «Hé, Caribou!» Au chantier Latitude, le mot circule depuis quelque temps. Les gars aiment bien m'agacer. Certains surveillent mes moindres paroles et prennent note des expressions québécoises pour faire rire les copains. Maintenant, tous les gens que je connais à Brest me surnomment Caribou. Aussi bien rigoler avec eux et dire qu'ils me trouvent peut-être un certain panache... Bien que «Béluga» aurait été plus de circonstance. Guillaume s'approche. « Alors, Caribou, c'est pour quand ? » Ce jeune Breton de 20 ans se construit, lui aussi, un proto Rolland. Non content de me taquiner, il passe son temps à me mettre de la pression. Au début, c'était la mise à l'eau. Maintenant c'est la date butoir de ma première sortie à voile qui l'intéresse. Aujourd'hui, je le surprends en répondant «mercredi prochain» sans aucune hésitation. Nous sommes vendredi après-midi. Les deux mains sur mon bloc à poncer, je réfléchis à tout ce qu'il me reste encore à faire d'ici là. Ma respiration se fait plus difficile dans mon masque. C'est psychologique. Il m'arrive d'être essoufflé par mon emploi du temps. Je dois abattre chaque semaine un travail de fou. Je donne d'abord deux jours au chantier pour rembourser une dette. Le reste du temps va pour ma chronique et mon bateau : achats de matériel, téléphones, paperasse à remplir pour l'inscription aux courses, démarches pour l'assurance, travaux de matelotage et entraînement dans la rade de Brest. Un peu plus tard, je suis demandé au téléphone. Mes deux petites soeurs m'appellent du sud-est de la Bretagne, près de Nantes. Elles sont en vacances chez des parents et me confirment leur arrivée lundi soir prochain. Du coup, je suis soulagé et heureux : j'aurai de l'aide et de plus je vais vivre cette première sortie en famille. Samedi matin, arrêt chez Voiles Océan pour coller le logo des Grands Explorateurs dans la grand-voile. J'ai signé une entente avec eux quelques jours avant mon départ pour la France. En plus de se joindre à mes commanditaires, ils organisent trois conférences «spéciales» fin février, début mars 2002, où je présenterai un vidéo de mon aventure. Je consacre la fin de semaine au matelotage sur Dingo, maintenant amarré au port de plaisance du Moulin Blanc. Ces multiples travaux sur le gréement courant - bastaques largables, écoutes, drisses, contrôle du bout-dehors, bref, tout ce qui est cordage du bateau - représentent beaucoup d'heures. Enfin, lundi soir vers 17h00, Noémie et Sandrine surgissent sur le ponton, sacs au dos, toutes souriantes mais épuisées et gelées par une séance d'auto-stop plutôt ardue de 300 kilomètres. Au moins je leur annonce une bonne nouvelle. Philippe, le copain de Voiles Océan, les invite chez lui pour la semaine. Quant à moi, après un court séjour dans mon bateau, j'ai emménagé chez Hervé Lalanne, un ancien concurrent de la Mini-Transat rencontré l'été dernier à Chicoutimi lors du départ de la Saguenay 2000. Mardi, grosse journée au programme. Pas de bol, j'ai dû prendre froid hier quand j'étais juché dans le mât par ce temps dégueulasse. J'ai la tête grosse et tout me paraît plus pénible. Malgré les 3 ou 4 degrés Celcius et l'humidité, mes soeurs abattent le boulot avec moi. Je manque parfois de patience, mais les rigolades prennent le dessus. La seule victime de ma mauvaise humeur sera le tube de Sikaflex, fracassé sur le ponton. Mercredi matin, après les derniers travaux, nous sommes prêts à sortir ! Le temps est gris. On annonce une dépression sur la Bretagne avec des vents de forces 7-8 Beaufort pour cet après-midi. Selon ces prévisions, nous pourrions naviguer quelques heures avant que le mauvais temps n'arrive. J'hésite quand même. Pour l'instant le vent est faible, environ cinq noeuds. Il ne faudrait pas qu'il me lâche en pleine manoeuvre dans le port de plaisance ou au milieu du chenal car les courants de marée sont forts et je n'ai pas de moteur. D'un autre côté, je n'en peux plus d'attendre. J'interroge mes soeurs qui sont d'accord pour tenter le coup. Je sors la grand-voile avec Sandrine pendant que Noémie prépare le foc à l'avant. Je m'arrête tout à coup, relève la tête en les regardant : «Hé, les filles, vous rendez-vous compte?» Nous échangeons un grand sourire. Combien de fois ais-je imaginé ce moment? Et là, je me dis : ça y est, Damien! Prends bien conscience de chacun des gestes que tu poses. Grave-les dans ta mémoire. Belle sortie de la marina à la voile, en contrôle. Les manoeuvres dans des espaces aussi restreints sont toujours très délicates, surtout avec un mini qui accélère à la moindre risée. Malgré ma nervosité, tout se passe bien. Noémie fait pivoter Dingo avant de sauter à bord. Le vent prend doucement dans la grand-voile et nous pousse vers le premier virage. Je hisse ensuite le solent, petite voile d'avant. Nous bordons un peu les écoutes. Dingo file maintenant vent de travers entre deux rangées de bateaux. Puis nous bifurquons à nouveau et tirons trois bords de près serré le long du dernier ponton, jusqu'au chenal de sortie. La marée est basse et il faut bien surveiller l'alignement. Nous approchons de la dernière bouée et je commence à me sentir vraiment bien. J'en oublie presque de jeter un oeil sur le profondimètre. Merde! Sept pieds! et Dingo a un tirant d'eau de six pieds. Vite, les filles, il faut empanner! Ouf ! Le fond redescend. Une fois le chenal derrière nous, la pression tombe et je lâche un cri de victoire qui résonne dans toute la rade de Brest. Quelle jouissance de barrer un voilier dans lequel on a investi tant de temps, d'énergie et d'amour. Je le sens vivre enfin. Grandiose!
Devant nous s'étend la magnifique rade de Brest, immense plan d'eau intérieur à l'abri du large. Dingo avance à quelques noeuds sur une mer plate et me semble déjà très équilibré. Je lâche la barre, règle un peu les voiles et voilà, le tour est joué. Mon bateau suit sa route sans chercher à remonter ou à s'écarter du vent. « Et si on arrosait ça! » propose Sandrine, toujours prête à en déboucher une p'tite. Avant de prendre ma première gorgée de bière, j'en verse quelques gouttes sur la barre franche qui me communique si bien les réactions de mon bateau. C'est l'oeuvre de Stan, un véritable bijou en lamellé-collé, que tous les connaisseurs ont remarquée ici. Non seulement cette barre en bois est très belle, mais Stan a réussi à la faire aussi légère qu'une barre en carbone. Depuis ce jour, nous l'avons promu « ébéniste hauturier ». Le vent demeure instable et très faible durant près de trois heures. La bascule n'a toujours pas lieu. Nous tirons des petits bords sans trop nous éloigner. Puis un léger brouillard se lève. Comme je connais mal le coin, je prends donc la décision de remettre le cap sur le port de plaisance. Au retour, nous passons à deux doigts d'être déportés sur la digue. Un voilier qui vient en sens inverse nous empêche de virer au moment voulu. Je dois le laisser passer et découvre avec des sueurs froides l'existence d'un puissant contre-courant. Je m'en méfierai à l'avenir. Pour l'instant, il faut éviter de garder Dingo immobile trop longtemps alors qu'il est travers à ce courant. Nous virons de justesse et je suis impressionné par sa vitesse d'accélération, avec un vent aussi faible. En chemin vers notre ponton, nous longeons le grand trimaran Sport-Élec sur lequel Olivier de Kersauson et son équipage ont remporté le trophée Jules Verne en 1997, pour la plus rapide circumnavigation sans escale, en 71 jours, 14 heures et 18 minutes. À son retour, il a ouvert un bar, le Tour du Monde, juste au-dessus de la capitainerie. Une fois le ménage du bateau terminé, nous montons y faire la fête. L'ambiance est chaleureuse, les murs du bar sont tapissés de photos de course au large. Nous trinquons à cette première sortie. Je me sens particulièrement détendu. J'ai l'impression que quelqu'un a coupé la chaîne d'un boulet que je traînais depuis très longtemps. Je n'ai maintenant qu'une hâte. Hisser à nouveau les voiles, mais avec plus de vent cette fois. *** Barre franche : barre qui actionne le système de gouvernail. Bastaque : hauban mobile qui retient le mât sur l'arrière Drisse : cordage qui sert à hisser un voile Écoute : cordage qui permet d'effectuer le réglage d'une voile Matelotage : technique des noeuds et ouvrages en cordage Naviguer au près serré : naviguer dans la direction la plus rapprochée du vent Sikaflex : adhésif polyuréthane élastique |
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Paru précédement: 07-01-01: Une traversée à saveur de curry
14-01-01: Camping sur les quais
21-01-01: «Hé, mec! il arrache, ton bateau!»