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Seconde course de qualification : le Mini-Pavois

Le compte-rendu de Damien sur sa participation au Mini-Pavois a paru en deux parties les dimanches 3 juin et 10 juin dans

L’expérience la plus difficile de ma vie

Baie de Portsmouth, côte sud de l’Angleterre. En mer et en course depuis 4 jours. Plus que 6 milles avant la fin de cette première étape. Je suis complètement vidé. Exténué. J’ai manœuvré toute la nuit vis-à-vis l’île de Wight. Je n’avançais pas à cause du courant. Les quatre ou cinq bateaux devant moi hier soir ont disparu depuis longtemps. Je dois être parmi les derniers prototypes. Je me sens nul…

Vers midi, j’aperçois un Zodiac qui fonce à ma rencontre. Je reconnais bientôt Évangéline avec sa caméra qui vient prendre des images. Je suis content de la voir. Je l’entends qui me crie : «Allez, Damien! Lâche-pas! Tu y es presque. T’es 15 ième, c’est super!» J’arrive à peine à le croire. Du coup, j’ai un regain d’énergie. J’ajuste au mieux mes voiles et me concentre pour terminer au plus vite cette épreuve.

***

Retour en arrière. Samedi le 19 mai : Port des Minimes, La Rochelle. Il est 10 heures. Dominique largue mes amarres et pousse Dingo pour qu’il s’écarte du ponton. Elle repart au Québec dans quelques jours et je ne sais pas quand je la reverrai.

Dans deux heures, nous serons 65 minis (36 prototypes et 29 bateaux de série) à prendre le départ du Mini Pavois. Cette course en solitaire et en deux étapes qui totalisent 700 milles est considérée comme l’épreuve de qualification la plus difficile de la saison. Pour moi, elle est importante. Je vais mesurer mon endurance et tenter cette fois de mieux gérer fatigue et sommeil.

Le coup de canon est donné devant Fort Boyard. Encore une fois, je me tiens derrière pour éviter les risques d’accrochage sur la ligne de départ. Mon objectif est de terminer sans casse cette première longue étape de 500 milles jusqu’en Angleterre.

Il fait un temps superbe. Le vent du nord-ouest nous oblige à tirer des bords. Dingo aime bien cette allure de près serré. Parti cinquantième, il remonte ses adversaires un à un et se retrouve rapidement parmi les 15 premiers. Difficile de faire mieux. Le niveau des coureurs en prototypes est très élevé cette année. Certains d’entre eux ont déjà fait une Mini-Transat et reviennent sur des bateaux tout carbone.

Le vent bascule au nord-est en fin d’après-midi. Les bateaux situés près de la côte abattent et prennent l’avantage. Du coup je recule de 7 positions. Le rythme de la course augmente. Avec 15 nœuds de vent de travers, les bateaux filent un bon 8-9 nœuds le long de la côte.

Première nuit entre l’île d’Yeu et la côte. J’entends un bruit sous la coque. Plus rien. Ça revient… Dingo freine brusquement. Sa vitesse chute de 8 à 4 nœuds. J’aperçois deux trainées de planctons en arrière. Je viens de me prendre un casier de pêcheur. Heureusement, le bout qui le retient contre ma quille se tend à mort et finit par céder. J’espère que je n’ai pas de dommage.

Allongé dans le cockpit, je ferme les yeux, mais je ne peux pas m’endormir. Comment font-ils, les autres? Je les entends à la VHF : «Qu’est-ce que tu fais?» «Je viens de me préparer une bouffe et je vais aller roupiller…» Tant mieux pour eux, moi, je n’y arrive pas. Tous les bruits sur mon bateau me tiennent réveillé. Que va-t-il se passer si je ne dors pas? Jamais je ne pourrai tenir comme ça pendant 3 jours. Pour la première fois depuis le départ, je panique un peu.

Peu de temps après, à la VHF, j’apprends que mon copain Éric Defert, sur Poch’ Trot, vient de se faire éperonner par un chalutier juste un peu plus loin. Il était descendu dormir vingt minutes. Le choc a eu lieu 15 minutes plus tard. C’est le temps pour un bateau qui file à vingt nœuds d’apparaître à l’horizon et d’arriver sur nous. Éric a une voie d’eau à l’avant et doit abandonner la course.

Dimanche après-midi. Nous sommes partis depuis 24 heures. Le vent a molli. Je sors mon groupe électrogène pour charger mes batteries. Ensuite je descends m’allonger à l’intérieur. Je me réveille en sursaut. Combien de temps ais-je dormi? Je ne sais pas. Une demi-heure, une heure peut-être. Dingo n’avance plus. Pétole.

Ce soir, je prends le temps de me faire bouillir de l’eau et me prépare un plat lyophilisé : «la chaudrée nordique», une recette composée de pâtes, goberge et légumes. Un délice.

Le vent souffle contre le courant au large du raz de Sein. Dingo taille sa route le long des récifs dans le clapot. L’ambiance est bizarre. La bouée cardinale ouest que nous devons laisser à tribord émet un son de corne de brume. Je rattrape quelques bateaux.

Lorsque le jour se lève vers 5 heures, j’ai passé Ouessant et suis dans le rail de cargos. Le vent a encore forci et la mer est confuse. Dingo tape. À chaque fois j’ai l’impression que le mât va passer à travers la coque, que tout va exploser. J’hésite à prendre un troisième ris dans la grand-voile. Je ne veux pas que quelque chose «pète», mais d’un autre côté je sens que Dingo en veut, qu’il est capable.

Le trafic est moins dense que je croyais. Seulement 2 cargos en vue. Visibilité d’environ 5 milles. Vers 7 heures, le bateau accompagnateur appelle les concurrents sur la VHF pour savoir si tout va bien. Les bateaux en tête ne répondent pas. Ils sont déjà hors de portée. Les organisateurs de la course connaissent quand même leur position grâce à une balise Immarsat D+ placée sur chaque bateau.

Lundi soir. Après 57 heures de course, je vire le rocher Eddystone, de l’autre côté de la Manche, au sud de l’Angletterre. Je suis alors en 10e position mais je ne le sais pas. Maintenant je dois longer la côte anglaise jusqu’à Porthmouth, 150 milles à l’est. Devant moi, un mini se prend dans un casier de pêcheur. Le gars est moins chanceux que moi. Je le vois enfiler sa combinaison de survie et plonger pour couper la corde.

Nuit difficile. 10 minutes de sommeil ici et là, pas plus. Au matin, j’aperçois quatre minis devant. Ça me donne du courage surtout quand je reconnais celui de Jeanne Grégoire. C’est une excellente coureuse. Je m’approche suffisamment d’elle pour que nous puissions parler ensemble. La journée est belle. Je fais sécher des trucs, attrape quelques minutes de sommeil, mange un peu. Les autres bateaux sont toujours à vue. Coucher de soleil magnifique. De grandes flammes couvrent la moitié du ciel.

Tout se gâte après ça. Le vent accélère, toujours de face. Je dois manœuvrer sans arrêt et je n’ai plus de force. Je perds rapidement du terrain sur les autres bateaux. Je n’arrive plus à les suivre. Bientôt je me retrouve seul dans la nuit.

Dingo fait du surplace. Il file pourtant à 6 nœuds en surface, mais un courant presque aussi fort le repousse. Je vois les mêmes lumières sur l’île de Wight, heure après heure. Jamais je n’y arriverai. J’aurais envie de mettre à la cape et d’aller me coucher. Toute la nuit je me parle à voix haute. «Accroche-toi, Damien! Faut pas que t’abandonnes.» Je me bats contre les hallucinations. J’essaie de garder la tête froide. Au matin, le courant se renverse enfin.


(2e partie : dimanche 10 juin 2001)

Guerre de nerfs : trafic maritime intense et faibles vents

Je veux faire de la course au large pour repousser mes limites.» Combien de fois ai-je répété ça d'un air innocent. En 800 milles de course, j'ai enfin appris ce que ça voulait dire.

Durant la première étape du Mini-Pavois (La Rochelle - Portsmouth) j'ai eu peur de ne pas surmonter ma fatigue. J'ai vraiment cru, vers la fin, que cette course en solitaire était au-dessus de mes forces. Et finalement j'y suis arrivé et à ma grande surprise, dans les quinze premiers.

Repousser ses limites, c'est lorsqu'on est persuadé qu'on en peut plus, et que quelque chose en nous refuse d'abandonner.

Après 48 heures d'escale en Angleterre, nous repartons vers la Bretagne. La seconde étape du Mini-Pavois ne fait que 200 milles mais le parcours oblige à retraverser la Manche et ses deux rails de navires commerciaux. Quant à l'arrivée à Saint-Quay, on nous a bien avertis que c'était un «maelström de violents courants au milieu d'un chapelet de cailloux».

Sur la ligne, je prends un bon départ. Je compte les bateaux devant moi et je serais douzième. Si je veux conserver cette place jusqu'à l'arrivée, je vais devoir gérer ma course au niveau tactique. On nous annonce très peu de vent et il faudra se méfier des dangers de la côte. J'en ai la preuve quelques heures plus tard quand un concurrent se fait déporter par les courants et talonne sur les récifs.

Le vent tombe complètement avec la nuit. Autour de moi, les autres commencent à jeter l'ancre. Je n'ai pas trop le choix, moi non plus. Un concurrent derrière m'avertit que je recule sur lui. Je n'aurais jamais cru en arriver là en course. En sortant mon mouillage sur le pont, je ne peux m'empêcher de penser à tous ceux qui nous demandaient au retour de notre voyage sur la V'limeuse: «Qu'est-ce que vous faites la nuit en mer ? Vous jetez l'ancre ?»

Toute la journée suivante nous naviguons dans la brume le long de la côte anglaise. J'aperçois à peine le bateau devant moi à 50 mètres. Heureusement la visibilité s'améliore avant la nuit, au moment de traverser la Manche. C'est la partie qui m'angoisse le plus. J'appelle le bateau accompagnateur sur la VHF pour vérifier qu'ils ont bien averti les bateaux de pêche et les cargos de notre présence. On me rassure.

À une douzaine de milles derrière moi, plusieurs concurrents ont décidé de rester groupés. Ils veillent les cargos à tour de rôle. Les autres peuvent dormir. Je les entends discuter à la radio. Ils ont l'air de s'amuser pendant que seul de mon côté je me fous des claques pour me tenir réveillé.

Lorsque j'aperçois mon premier groupe de cargos, la fatigue disparaît d'un coup. Ils sont cinq de front. Impressionnant ! Cette poussée d'adrénaline me stimule toute la nuit. Jumelles au poing, j'étudie les feux de navigation, évalue l'angle des bateaux, le meilleur passage. Les groupes se succèdent. Une seule fois, je dois virer de bord pour éviter l'un d'eux. Quand je suis bien certain d'avoir franchi les deux rails, je descends dormir à l'intérieur.

Troisième journée de course. Je suis confiant d'arriver ce soir même si le vent est faible et que les courants me ralentissent. À l'aide du grand spi, surnommé SpinéGroupe, je gagne chaque mille au prix de nombreux ajustements. Vers 7 heures du soir, le port est enfin en vue. Évangéline reconnaît aux jumelles les couleurs de mon spi. Les copains m'attendent pour aller boire un coup. J'y suis presque. Plus que 2 milles !

Je l'aurai raté de justesse. Je me retiens de hurler. Le vent tombe et je vois mon bateau repartir avec la renverse. Rien à faire. Déçu, je jette l'ancre pour la seconde fois, par 38 mètres de fond. J'ai toutes les misères du monde à me raisonner. Je m'oblige à faire du ménage sur le pont, le temps de me calmer. Ensuite je vais m'allonger en vérifiant toutes les demi-heures si un souffle ne me permettrait pas de combattre le courant.

À minuit, une voix à la VHF me réveille. Les organisateurs nous informent que la ligne d'arrivée est officiellement fermée, soit 12 heures après que le premier l'ait franchie. C'est un coup dur pour les 45 bateaux encore en course. Nous serons classés «hors-temps».

J'ai laissé mes voiles hissées pour m'avertir du retour du vent. Vers 4 heures du matin, mon solent se met à faseyer. Je remonte l'ancre en vitesse. J'ai bien étudié la carte des courants: «Ça devrait le faire !» En barrant du bout des doigts et en attrapant chaque risée, il me faut 3 heures pour franchir les 2 derniers milles !

Le Mini-Pavois aura été pour tous les coureurs une impitoyable épreuve d'endurance et de patience. Il y en a plusieurs qui ont craqué. Une concurrente à bout de nerfs s'est mise à crier sur son bateau. Un autre a demandé à se faire remorquer parce qu'il n'en pouvait plus.

Malgré ces conditions difficiles, j'ai conservé ma 12e place parmi les 36 prototypes. J'en suis heureux et je sais que je peux encore faire mieux. Ce qui me sépare du groupe de tête, c'est surtout l'expérience. Des petits détails dans les manoeuvres. Par exemple, j'ai bien observé un concurrent qui était à ma hauteur au milieu de la Manche. Il faisait un cap moins serré et peu à peu m'a distancé pour finalement arriver dans les dix premiers. Aussi, je n'ai pas matossé, comme on dit ici dans le jargon nautique, pour signifier que je ne déplaçais pas les poids importants d'un côté ou de l'autre de Dingo pour faire varier la gîte et ainsi gagner quelques dixièmes de noeud.

Pour l'instant, je me prépare psychologiquement à affronter la deuxième partie de mes qualifications : les 1000 milles hors-course. Niveau solitude, ce sera mon prochain sommet.


Quelques photos du départ de chaque étape

(photos Évangéline De Pas 2001 tous droits réservés)

Départ 1ère étape La Rochelle - Portsmouth

(cliquez dessus pour les voir en plus grand format)


Départ seconde étape Portsmouth - Saint Quay Portrieux


Communiqués de presse et classements du Mini-Pavois

Communiqués de presse et classement de la Sélect 6,50

Compte-rendu de Damien : Sélect 6,50

Compte-rendu de la qualification de 1000 milles hors-course