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Dimanche 14 janvier 2001

À 22 ans, Damien De Pas se lance en ce début d'année dans une aventure unique: participer, sur le voilier qu'il a construit de ses mains, à une course océanique de longue durée, la Mini-Transat, dont le départ sera donné en France en septembre 2001. Au cours des prochaines semaines, les lecteurs de La Presse pourront suivre son aventure grâce à des extraits de son journal de bord publié tous les dimanches.

Camping sur les quais

À peine débarqué, ma première tuile! Une dame un peu coincée m'annonce avec le sourire que les services de manutentions, facturés par le port du Havre, vont frôler les 5 000 francs. Je lui réponds aussitôt qu'il doit y avoir une erreur. Je viens de payer 3 000$ pour faire traverser l'Atlantique à mon bateau, impossible que ça me coûte 1 000$ pour qu'une grue le soulève du conteneur et le pose sur le camion qui nous conduira à Brest. Une opération d'une demi-heure maximum!

Bref, je négocie d'arrache-pied et obtiens finalement une réduction de moitié. La facture est encore trop salée à mon goût, mais au moins il me reste quelques francs... que s'empresse d'empocher le courtier en douane. Cette fois, c'est ma faute. J'aurais du refuser son offre et remplir les papiers moi-même. Une économie de 150$. Enfin, nous sommes maintenant en admission temporaire en France, Dingo et moi, pour les prochains six mois. Je devrai faire une demande d'extension de sorte à prolonger notre séjour jusqu'au départ de la Mini-Transat en septembre prochain. Crevé après cette journée difficile, j'enfourche quand même mon vélo pour aller téléphoner à ma famille et me chercher de quoi casser la croûte.

Camembert et baguette dans mon sac à dos, je roule en direction de la mer. Une bonne brise souffle sur Le Havre et mes deux épaisseurs de polar ne suffisent pas à me garder au chaud. Je me réfugie derrière le mur d'une marina située à côté du centre-ville. L'atmosphère est plus agréable ici, près de tous ces voiliers, qu'au milieu des conteneurs du port commercial.

À voir le nombre impressionnant de bateaux en cale sèche, chaînés au sol en prévision des tempêtes, je me demande si j'ai eu raison de venir m'entraîner en Bretagne durant l'hiver. La marina est presque déserte et ce soir je me sens plutôt seul. Allez, Damien! me dis-je. Pense plutôt à l'énorme chance que t'as d'être ici avec ton petit bolide.

Plus tard sur les quais, allongé dans la couchette bâbord, je m'apprête à m'endormir pour la première fois à l'intérieur de Dingo. Un peu inquiet. Nous sommes encore sur le bord du quai, sous les énormes grues et bien exposé aux regards ou aux visites nocturnes. L'équipage du Canmar Pride me racontait qu'ils ont parfois dû repousser des réfugiés qui tentaient de grimper à bord par les grosses amarres. Pourtant cette nuit personne ne viendra me déranger. Seules les nombreuses averses précédées de bonnes bourrasques se chargeront de me tenir en alerte. Comme tout bon skipper que chaque bruit suspect réveille, je garde l'oeil ouvert pour la sécurité de mon bateau qui tremble sur son ber, sous la pression du vent.

Si tout va bien, demain le transporteur sera là vers midi et nous arriverons à Brest en soirée, une distance de 480 km.

***

Il n'y en aura donc jamais une de facile!

Ce vendredi matin, je me suis réveillé de bonne humeur à l'idée de quitter cet endroit. J'ai coincé mes bagages à l'intérieur du bateau, tout bien attaché en vue du transport. J'étais prêt à l'heure convenue quand quelqu'un m'a crié par une fenêtre de venir au téléphone. Au bout du fil, le patron de Transboat m'annonce. «Monsieur Damien, le camion ne pourra pas être là aujourd'hui. Il est immobilisé au Salon Nautique de Paris. On ne peut rien avant mardi prochain.»

Si au moins il avait ajouté «je suis désolé». Mais rien. La colère monte. Où pense-t-il que je vais loger durant ces quatre jours? À l'hôtel? Je ne peux pas laisser mon bateau seul plus de quelques heures et encore, je risque de me faire dévaliser durant mes absences.

Il fait un temps pourri. Les dépressions se succèdent. Du vent fort, des gros grains. Les nuits je dors mal sous les rafales de pluie qui mitraillent la coque. Ça me donne une petite idée du vacarme étourdissant que subissent les coureurs au large, quand les vagues viennent se fracasser sur cette caisse de résonance.

Heureusement, dans cette atmosphère un peu lugubre, il y a tout près les copains frigoristes dans leur petite cabane. Ils ont pitié de moi et me laissent la clef lorsqu'ils ne sont pas là. Je peux m'installer pour écrire ou téléphoner.

L'un d'eux, Damien, a commencé par me prêter une échelle pour grimper à bord de Dingo et m'a ensuite proposé de venir me réchauffer en prenant un bon café. Je dois souvent me battre avec lui pour qu'il ne m'apporte pas tout le contenu de son garde-manger. Il travaille pour le port autonome du Havre depuis déjà 10 ans. Comme ses collègues, il doit être en mesure de réparer et entretenir les systèmes de refroidissement des conteneurs de produits périssables.

Ce matin, il m'a présenté son frère Philippe, un mordu de voile. Après quelques minutes, ce dernier, qui avait entendu parler du long voyage que j'ai fait plus jeune, m'a demandé des précisions. J'ai dû répéter des centaines de fois mon histoire, mais là j'étais loin d'anticiper sa réaction. Ah, la V'limeuse, je connais!

Comme le monde est petit. Imaginez-vous un peu, je me retrouve seul sur les quais du Havre, un autre Damien tombe du ciel pour me donner un coup de main et en plus il a un frère qui a lu les deux tomes de La V'limeuse autour du monde. Il m'invite aussitôt. Il veut organiser un petit souper avec tous ses amis voileux demain soir. Certains, dit-il, auront peut-être de bons contacts pour moi à Brest.

***

La grue dépose enfin Dingo sur la plate-forme du camion. Ce sera son dernier long voyage par la route, je l'espère bien.

Partis à 10h30 du Havre nous arrivons à Brest, au chantier naval Latitude 48° 24', à 18h00, juste à temps pour l'apéro! Les quelques personnes présentes, dont le jeune patron Ollivier Bordeau, nous réservent un accueil chaleureux. Moins d'une heure plus tard, je me retrouve assis au bar avec la troupe des mini-transateux brestois, comme on nomme ici ceux qui ont déjà fait une Mini-Transat. Il y a entre autre l'architecte de mon bateau, Pierre Rolland. Je suis content d'être parmi ces passionnés de la course au large. Ils blaguent, rigolent de mon accent : Eh! à la santé du Québécois et de son «top proto»! Plusieurs sont étonnés du sérieux que j'apporte à ma préparation. Car si je veux être sur la ligne de départ en septembre prochain, gonflé à bloc et en parfaite confiance avec mon bateau, je dois m'entraîner intensivement. En somme, je suis comme n'importe quel athlète dont les performances reposent sur les heures interminables de mise en forme.

D'autres m'offrent de m'héberger quelques nuits quand il fera trop froid dans mon bateau. J'apprécie à nouveau ces beaux gestes de solidarité. Par exemple, Ollivier m'offre de rentrer Dingo dans son chantier, le temps que je termine certains petits travaux. Deux semaines tout au plus, selon moi. Soit dit en passant, c'est ici qu'ont été fabriquées puis envoyées au Québec plusieurs pièces de mon bateau dont ce chantier avait les moules: voile de quille, dérives, safrans, bout-dehors, bôme et barres de flèche pour le mât, le tout en carbone. Il est presque normal que nous nous retrouvions là, pour les dernières mises au point.

Je retrouve la poussière, les odeurs de résine, le bruit des ponceuses. Mais je sens bien qu'une autre étape importante a été franchie. Je me suis rapproché de la mer et de ceux qui y naviguent quotidiennement.

Le chantier est situé dans le port commercial. Tout près, c'est la magnifique rade de Brest où, dans quelques semaines, je pourrai enfin tirer mes premiers bords à voile. Si tout va bien.

Grain : vent violent, soudain et bref, accompagné de précipitations (pluie, neige, grêle)

Proto : abréviation pour prototype, bateau dessiné pour la compétition et construit à très peu d'exemplaires

Safrans : sur Dingo, deux safrans arrières forment le système de gouvernail

Bout-dehors : sur Dingo, cet espar horizontal mobile, qui prolonge l'avant du bateau, permet de porter le point d'amure de certaines voiles 3,50 mètres plus loin et d'obtenir ainsi une surface de voilure beaucoup plus grande.

Voile de quille : partie effilée de la quille, terminée par le bulbe en plomb

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