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Première course de qualification : la Sélect 6,50

Dimanche 13 mai 2001

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Ma première course en solitaire

Dans deux heures, 59 minis vont s'élancer sur un parcours côtier de 300 milles et Dingo sera de la partie. La tension est palpable sur les pontons. Les concurrents de la Sélect 6.50 s'affairent à leurs derniers préparatifs. À bord de Dingo, on travaille fort pour que tout soit prêt à temps. Je me jure d'être mieux préparé pour la prochaine course. Pendant que Dominique rentre les points de passage dans le GPS, je répare le bout-dehors et la grand-voile avec Évangéline.

Un à un, les minis commencent à être remorqués à l'extérieur du port. Les embarcations moteurs n'ont pas la tâche facile car la marée est très basse. Certains prototypes se sont échoués sans même quitter leur place à quai. Les Zodiacs se mettent à plusieurs pour les libérer de la vase.

Pour compliquer encore les manoeuvres, il vente un bon 25 noeuds et quelques minis se retrouvent bien près des cailloux à la sortie. Tout ça nous rend nerveux, Guillaume et moi. Nos deux bateaux sont à couple et nous attendons notre tour avec impatience. Nous avons plusieurs choses en commun tous les deux. Nous sommes les plus jeunes concurrents et nous avons construit le même prototype. Ce sera aussi notre première course en solitaire.

Enfin, je me retrouve dans la baie de la Baule. Il y a du bateau sur l'eau! Nous sommes près de 60 à tourner en rond en attendant la procédure de départ. Après avoir hissé la grand-voile, j'enlève les amarres et les défenses et les range à l'intérieur. Puis je tire quelques bords de réchauffement. Je n'en reviens pas: j'ai seulement cinq heures d'expérience en solo sur Dingo et je vais bientôt me lancer pour 300 milles en course. Suis-je vraiment prêt?

Le coup de canon est donné. C'est parti! La sensation est grisante. Dire qu'il y a deux ans, je rêvais à cette première régate et maintenant m'y voilà! La vie me prouve une fois de plus qu'il faut s'accrocher à nos objectifs.

Celui que je me suis fixé pour la Sélect 6.50 est très simple: terminer ce parcours de qualification à tout prix. Je ne dois rien briser. Pour ça il me faudra «piler sur mon orgueil» et ne pas chercher à pousser Dingo. J'essaierai quand même de battre Guillaume...

Nous avons décidé de partir les derniers pour éviter au maximum les risques de collision. À la radio VHF, on annonce déjà des accrochages. L'une des victimes est Jean Rheault, notre ami québécois, mais heureusement son Pogo est en mesure de continuer. Un autre bateau doit abandonner la course. Je dépasse Guillaume avant la bouée de dégagement, mais bientôt c'est à son tour de me doubler. Merde! Nous sommes vent de travers et une de mes dérives est restée en position basse. La différence de vitesse est nette.

Après une heure de course, je suis en 47e position. Une vedette de la presse vient vers moi. C'est Évangéline et Pipof (journaliste qui a son propre site Internet de course au large) qui sont venus faire quelques photos et filmer aussi. J'ai un peu honte d'être si loin derrière, mais je souris quand même pour la caméra.

La journée est magnifique. Nous longeons la côte pour les dix premiers milles. Comme le vent vient de cette direction, la mer est plate. Passés la pointe du Croisic, le Nord-Est nous arrive du fond de la baie. Il lève alors de belles vagues assez courtes. Nos bateaux doivent tirer des bords de près jusqu'au prochain point de passage obligatoire. Dingo est remarquable à cette allure et rattrape une bonne dizaine de concurrents en moins d'une heure. À 16h30 je signale ma position au sémaphore de l'Île Dumet. J'ai fait une superbe remontée. J'apprendrai à mon retour que j'étais alors quinzième.

Neuf heures après le départ, je n'ai toujours pas lâché la barre et je commence à avoir envie de préparer ma première nuit. Il est temps d'utiliser le pilote automatique. Après quelques essais, je suis soulagé de voir qu'il fonctionne. Il n'y a qu'un seul problème, de taille. Le système de recharge de mes batteries n'est pas encore fonctionnel en mer sauf si les conditions de vent me permettent de sortir le petit groupe Honda dehors. La météo n'annonce pas d'accalmie pour les prochaines 48 heures. Je devrai donc économiser l'énergie du bord. Comme mon pilote consomme beaucoup d'électricité, je pourrai seulement m'en servir durant mes manoeuvres et le temps de me faire à manger ou de dormir un peu.

Le vent monte avec la tombée de la nuit. La lune est presque pleine. Je vis des instants mémorables lors de grands surfs «à fond la caisse» vers l'île d'Yeu. Je trouve motivant de voir les feux de navigation de mes concurrents. L'envie d'en dépasser quelques-uns me tient réveillé toute la nuit.

Au petit matin, je contourne une bouée au large de Port Bourgenay et repars, cap au nord-ouest, pour aller virer l'île de Groix à une centaine de milles. Ma deuxième journée de course se déroule très bien. Je suis fatigué mais sans plus. En matinée, le vent augmente jusqu'à 30-35 noeuds dans les rafales. Chaque fois que Dingo tombe entre deux vagues, je me demande si quelque chose va casser tellement le choc est violent.

Je réussis enfin à me détacher de mes poursuivants. Vers midi, je réalise avec joie que j'ai rejoint plusieurs bateaux qui se trouvaient devant moi il y quelques heures. J'ai les mains gelées et je dois prendre les gants de ma «TPS» (combinaison de survie Guy Cotten) pour les réchauffer. Une grande fatigue commence à se faire sentir mais je tiens le coup grâce à la clarté.

21 h. L'Île de Groix est à tribord et nous sommes sur la route du retour vers Pornichet. Maintenant je regrette réellement de ne pas avoir pris le temps de dormir dans la journée. La nuit s'annonce difficile. Je dois passer entre Belle Île et la presqu'île de Quiberon, une zone de navigation avec des dangers isolés à éviter. Avec mes 40 heures de course dans le corps, j'ai peur de tomber dans un sommeil profond si je m'allonge pour quelques minutes.

Je commence à halluciner. Les ombres sur le bateau prennent des formes humaines. Je me surprends à parler avec elles. À plusieurs reprises, je dois faire un effort pour revenir à la réalité: «Damien! Arrête de fabuler! Tu es tout seul sur ton bateau... » Je chante pour garder les yeux ouverts.

Je ne suis plus qu'à quelques milles du but, mais je ne trouve pas les deux bouées lumineuses qui marquent l'entrée de la baie de la Baule. Avec les centaines d'hôtels, il y a des lumières partout le long du front de mer.

Enfin, je coupe la ligne. Lorsque je mets le pied sur le ponton, tout se met à tourner. Je suis soulagé et en même temps conscient d'avoir franchement poussé trop loin.

Au niveau de mon apprentissage, cette première course aura été très enrichissante. J'ai compris à quel point il est dangereux de mal gérer sa fatigue. La prochaine course de qualification, la Mini-Pavois, partira de La Rochelle le 20 mai et sera deux fois plus longue et plus difficile. Pas question de répéter la même erreur.

De son côté, Dingo a passé au travers de cette épreuve sans aucun problème et m'a permis de terminer 21e sur 48 finissants au classement général et 15e dans la catégorie des prototypes (28 protos avaient pris le départ et 21 ont franchi la ligne d'arrivée).

Après réflexion, je suis bien satisfait de ma performance. Dingo aurait pu être plus rapide si j'avais hissé mes spis ou mon gennaker. Mais j'aurais pris des risques inutiles, vu les conditions musclées de vent. Je ne dois jamais oublier que mon but est de me qualifier pour la Mini-Transat.

Et puis... j'ai battu Guillaume!


photos du départ de la Sélect 6,50 (cliquez dessus pour les voir en plus grand format)