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Dimanche 1er avril 2001

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Coup de collier

Une heure du matin au chantier Latitude. Musique à fond et lutte contre la fatigue.

«Hé, Caribou! As-tu installé ta pompe de sécurité?» Guillaume me crie depuis le cockpit de son bateau. Je ne sais pas comment il fait, ce mec, pour tenir ce rythme depuis des mois. Le jour, il est l'employé d'Ollivier Bordeau et le soir il travaille sur son mini. Il devrait d'ailleurs le mettre à l'eau très bientôt.

Non, je n'ai pas encore posé ma pompe et justement le sujet m'intéresse. Je laisse de côté mon travail et vais rejoindre mon futur adversaire pour discuter un peu. La course contre la montre a commencé pour lui aussi. Il devra faire les mêmes qualifications, le plus tôt possible. Même si nous bricolons chacun de notre côté, sa compagnie me fait du bien. C'est plus motivant ainsi. On se tient réveillés avec de la bonne musique et du café qui nous stimule et nous réchauffe aussi car le chantier est très humide.

J'ai beaucoup de respect pour ce jeune Breton. Il fait preuve d'endurance, de sérieux et d'une persévérance remarquable. Je ne connais pas beaucoup de jeunes de 21 ans qui seraient capable de suivre sa cadence. Il a construit seul son mini, avec parfois un petit coup de main des copains. Lorsque le temps est venu de l'équiper, il n'avait plus d'argent. Pendant quelques semaines, il s'est demandé comment il arriverait à se rendre jusqu'au bout. Comme dernière solution, il a du vendre 60% de ses parts à un ami qui, en échange, s'est engagé à payer l'accastillage, le gréement et l'électronique. Voilà un bel exemple de ténacité.

Mais c'est vrai qu'il n'est pas le seul. Un grand nombre de minis sont construits par les coureurs eux-mêmes. Ils se trouvent un coin de local, ne se posent pas trop de questions sur le financement et ils foncent. Ils y vont au jour le jour, même avec un petit budget, et finalement leur bateau prend forme.

De tous ces passionnés de voile, ce sont quand même les jeunes qui me surprennent le plus. Ils n'hésitent pas à se mettre les deux mains dans la résine, que ce soit pour réparer leur planche à voile, leur petit dériveur ou même de plus gros bateaux. Ils sont curieux face aux techniques de constructions en composite : sur moule, mannequin, en forme ou à bouchins, etc. Et quand ils décident de faire la Mini-Transat, ils s'organisent selon leurs moyens. Ils en achètent un d'occasion ou bien s'associent pour en construire un neuf.

En général, l'approche des Français que je connais vis à vis la course est très décontractée. Ils ne s'en font vraiment pas, toujours prêts à faire évoluer leurs voiliers, à les rendre plus rapides, quitte à fabriquer des pièces qui casseront peut-être. L'important c'est d'essayer différentes options et de repousser ainsi chaque fois les limites. Ils ont développé l'attitude qui va de pair avec cette mentalité : un bris survient et ce n'est pas la fin du monde.

J'ai beaucoup observé le patron du chantier, Ollivier Bordeau, depuis que je suis ici. Face aux problèmes, il ne perd pas une minute et il pense aussitôt à une solution. Sa philosophie est certainement la plus extrême que je connaisse. Un jour il m'a dit : «Si ça ne casse pas, c'est sûrement trop costaud, donc trop lourd.» C'est un peu une boutade mais je comprends ce qu'il veut dire entre les lignes. Selon lui, un prototype capable de gagner ne pourra pas nécessairement allier légèreté et fiabilité absolue.

Avec un bateau aussi limite qu'il le souhaite, on doit se croiser les doigts pour rencontrer des conditions idéales. Par exemple, si la première étape de la Mini-Transat se fait au portant et que la météo n'est pas trop mauvaise, situation plutôt exceptionnelle, le proto le plus léger a de bonnes chances de remporter la manche. Mais si les coureurs traversent une bonne dépression avec des vents de face dans le Golfe de Gascogne, la légèreté ne sera pas suffisante. Au près, dans des conditions musclées, les bateaux souffrent. Ils doivent donc être fiables car les avaries auront des conséquences beaucoup plus graves. Un bateau rapide qui casse une pièce d'importance avant l'arrivée sera vite dépassé par ses poursuivants.

Je préfère donc l'approche du juste milieu : «un petit peu plus lourd, mais plus solide». Elle pardonne les erreurs du coureur débutant et surtout, elle convient mieux à mon caractère minutieux et très perfectionniste. Là encore, j'ai fait du chemin. Parfois je suis prêt à laisser tomber la solution idéale pour faire avancer plus vite les choses. C'est ainsi que j'ai pris ma décision pour mes barres de flèches.

L'une des options était l'ajout d'un barreau d'aluminium qui traverse le mât et sur lequel viennent s'insérer les tubes carbones des barres de flèches. Ce barreau assure une plus grande flexibilité au point d'attache. Cette solution ne faisait pas l'unanimité entre Pierre Rolland, l'architecte, Ollivier qui a fabriqué les barres de flèche et Éric Cochet, responsable de mon gréement. J'ai tout de même choisi d'en poser un sur l'étage du milieu, le plus long, le plus fragile et surtout le plus sollicité en cas de mauvaise manoeuvre. Ça me paraissait le meilleur compromis.

Si tout va bien, Dingo sera de nouveau mâté d'ici quelques jours. Entre temps, j'ai une foule de petites choses à faire. Par exemple, je termine en ce moment mon support de «dame de nage» qui me permettra de godiller par calme plat. Je n'aurai pas le droit d'utiliser mon aviron en course, mais il fait partie de l'équipement de sécurité obligatoire.

J'ai aussi fabriqué des pièces pour la mise en place de mon pilote automatique NKE. C'est une installation complexe et Hervé m'a offert son aide. En échange, je lui donne un coup de main sur la maison qu'il se construit et dans laquelle il emménagera très bientôt. Nous n'avons pas encore débuté notre entraînement sur Dingo ensemble (Hervé sera mon équipier pour les courses en double), mais une fois par semaine nous naviguons sur un Melges 24.

Je connaissais ce bateau par sa réputation mais je n'avais pas encore eu la chance d'en essayer un. C'est une véritable petite bombe pour régater autour des bouées. Sa rapidité d'accélération au portant m'a impressionné. Ces quelques heures sur l'eau me permettent de refaire le plein d'énergie et de ne penser à rien d'autre que mes manoeuvres. Sinon, je crois que je sauterais un plomb.

J'ai passé tous les soirs de la semaine ici, au moins jusqu'à minuit. Je voulais donner un coup de collier car le temps file et j'ai l'impression que je n'avance pas aussi vite qu'il faudrait. Je me demande sans cesse si je serai prêt pour le 20 avril, date que je me suis fixé pour ma qualification en solo. J'ai beau mettre les bouchées doubles, ma liste demeure toujours aussi longue.

Comme je passe tout mon temps à travailler, il n'y a plus de place pour faire la fête ni pour rencontrer du monde. Je n'avais pas vu ma vie en France sous cet angle. Je connais beaucoup de gens, mais ce sont presque tous des professionnels de la voile. C'est un des côtés de mon projet que je trouve difficile à gérer.

Déjà 2 heures et demi du matin. Assez pour aujourd'hui. J'entends la pluie tomber dehors. Depuis le départ d'Évangéline, la météo n'est pas bonne du tout. Le retour à vélo va être long et pénible. Ces temps-ci, je rêve à ma Honda Civic... Je me console en me disant que ça doit être pire en mer avec ce temps pourri. Sauf que justement, c'est là que je vais me retrouver bientôt.

Ma première qualification approche et je ne serai pas aussi bien préparé que je l'imaginais. J'aurai bien aimé naviguer quelques jours d'affilée au large avant le milieu du mois d'avril. La gestion du sommeil, la solitude et la météo sont tous des éléments sur lesquels je m'interroge. Je suis persuadé que tout va bien se dérouler mais j'ai quand même les boules. On ne sait jamais ce que la mer nous réserve...

Paru précédement:  07-01-01: Une traversée à saveur de curry

14-01-01: Camping sur les quais

21-01-01: «Hé, mec! il arrache, ton bateau!»

28-01-01: En tirant mes premiers bords

4-02-01: Duel sur l'eau et première blessure

11-02-01: La chute du dollar

18-02-01: L'exemple des plus grands

25-02-01: Je bouffe des milles

04-03-01: Soleil, on tourne!

11-03-01: Une première qualification de 7 à 10 jours

18-03-01: La plus petite des grandes courses

25-03-01: L'océan me manque