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LA PRESSE

Dimanche 7 janvier 2001

À 22 ans, Damien De Pas se lance en ce début d'année dans une aventure unique: participer, sur le voilier qu'il a construit de ses mains, à une course océanique de longue durée, la Mini-Transat, dont le départ sera donné en France en septembre 2001. Au cours des prochaines semaines, les lecteurs de La Presse pourront suivre son aventure grâce à des extraits de son journal de bord publié tous les dimanches dans nos pages. Nos lecteurs pourront aussi échanger régulièrement avec Damien sur le site www. cyberpresse.ca, où son journal de bord sera archivé.

Une traversée à saveur de curry

Mon petit voilier de 6,50 mètres vient d'être descendu dans la cale d'un porte-conteneurs de 245 mètres. Le Canmar Pride, jaugeant 40 000 tonnes et transportant jusqu'à 1 500 gros cubes de marchandises, quittera bientôt Montréal pour rallier le port du Havre, en France. Il fait ce voyage tous les 21 jours.

Dingo ne sera pas seul pour sa première traversée de l'Atlantique Nord. Grâce à l'appui des Agences Canada Maritime Ltée, mon bateau et moi traversons ensemble à prix réduit. Les prochains dix jours en mer arrivent à point. Ils vont me permettre de souffler un peu après la course aux préparatifs des derniers mois.

Ce 12 novembre 2000 est une date que je ne suis pas prêt d'oublier. Un temps magnifique, à vous donner envie de sourire et de pleurer en même temps.

Midi : on me fait signe qu'il est l'heure pour l'équipage de remonter la passerelle et pour moi de faire mes adieux. J'ai la gorge sèche et les yeux brumeux en serrant mon père dans mes bras. Il y a 25 ans, il quittait lui aussi le Québec sur un cargo pour aller chercher les plans de son premier voilier en France, qui deviendrait la V'limeuse. C'est bon signe, me dit-il, car tu prends la relève dans les mêmes circonstances. Mais toi, tu pars avec une longueur d'avance puisque ton bateau est dans la cale.

Les 30 000 chevaux tournent à 88 tours/minutes. Le bateau vibre sous mes pieds. Avec le courant, nous filons à plus de 21 noeuds devant le quai de Verchères où ma famille s'est réunie pour m'envoyer la main une dernière fois. La sirène du cargo les salue. Sans leur aide à tous, ce grand départ vers la France n'aurait pas eu lieu.

Il y a un mois, nous discutions sur les moyens de donner un second souffle au projet. L'argent ne rentrait pas et le moral s'en ressentait. Mais il y a bien une chose que mes parents m'ont fait comprendre durant la dernière année et je me le répéterai chaque jour s'il le faut : toujours foncer en laissant ce qui va mal loin derrière soi pour ne pas perdre son énergie inutilement. Persévérer et provoquer les choses sont la clé du succès durant d'aussi longs projets. J'avais le choix entre trouver assez d'argent pour mettre mon bateau sur un cargo et foncer vers la Bretagne, les poches vides, ou attendre au Québec en espérant...

7h30. Le téléphone sonne quelques coups dans ma cabine. C'est John, le responsable des passagers. Il m'invite à descendre pour prendre le petit déjeuner. La bouffe est délicieuse. Le chef cuisinier est de nationalité indienne comme le reste de l'équipage, à l'exception du capitaine Simcox qui est anglais, British. Les plats sont donc apprêtés aux saveurs du curry. Je mange des portions énormes depuis que j'ai mentionné que j'adorais la nourriture indienne bien épicée. Enfin à ce rythme je vais prendre quelques kilos en réserve pour le dur hiver sur les côtes bretonnes.

Les 23 membres de cet équipage sont vraiment sympathiques. À poste durant neuf mois d'affilée, ils s'envolent ensuite rejoindre leur famille pour les trois mois restants de l'année. Seul le capitaine, les officiers et le chef mécanicien ont le privilège d'inviter leur douce moitié. Mais ce n'est pas évident. Un soir, j'ai discuté avec la femme de l'officier en chef. Par curiosité je lui ai demandé comment elle aimait la vie à bord. Bien consciente de sa chance, elle en a pourtant marre de regarder des films, principale occupation durant les traversées. À part le magasinage et les bons restaurants aux escales, il y a peu à faire sur un porte-conteneurs.

Ce «peu à faire» me convient parfaitement. Je mange, je dors, j'écris et révise mes notes de navigation. Chaque jour aussi je marche jusqu'à l'avant du navire. Là tout est bien différent. Il n'y a plus ces vibrations que l'on retrouve sur chaque étage (cabine, cuisine, salons, timonerie, etc.) situé directement au-dessus du moteur. Ici le bruit des vagues et du vent me permet de faire le vide tout en respirant l'air salin de l'Atlantique Nord. Le temps est gris depuis notre départ de Montréal et les vents sont faibles. Dans ces conditions, j'aurais pu traverser sur Dingo.

Autour de nous, il y a très peu de vie. Quelques petits pétrels des mers, trois jets de baleines et un couple de dauphins paresseux. Voilà tout ce qui est venu troubler ou frôler la surface de l'eau ces derniers jours.

À l'âge de huit ans, je fêtais mon anniversaire dans ces parages, au beau milieu de l'Atlantique Nord et des dauphins sont venus jouer à l'étrave de la V'limeuse. Nous ne les avions pas vus depuis plusieurs jours et ce matin-là j'ai cru qu'ils étaient venus pour moi. J'ai cru possible beaucoup de choses par la suite. C'est peut-être pour ça que je suis ici aujourd'hui.

***

La traversée s'achève. Nous entrons dans La Manche ou «English Channel». J'ai passé plusieurs heures dans la timonerie à observer les différents bateaux que nous croisons, dépassons et même quelques fois devons éviter, comme ces bateaux de pêche qui ne veulent pas changer leurs routes faute de perdre leur banc de poissons.

La nuit dernière j'ai assisté à une opération délicate. Lorsqu'on parle de la Manche, il faut savoir que c'est une autoroute à deux sens pour les navires qui entrent et sortent. Quand un cargo se dirige vers un port sur les côtes d'Angleterre, de Belgique ou de France, il doit parfois traverser la voie inverse. Cette opération exige beaucoup de concentration, surtout la nuit, lorsqu'il faut passer entre deux cargos qui filent à plus de 20 noeuds (37 km/hre). C'est là qu'on peut apercevoir, en étant attentif, une petite goutte de sueur sur le front du capitaine.

Ce dernier touche très rarement à la barre à roue. Sur les cargos modernes, la navigation est contrôlée par un ordinateur central. Remplissage des ballasts, vitesse, cap, révolution du moteur, etc. À bord du Canmar Pride, ces données sont visibles sur quatre écrans : deux pour les radars, un autre pour le GPS avec cartes intégrées et finalement celui qui montre les informations sur le vent, l'angle du gouvernail, le cap et la vitesse du bateau.

Je me vois déjà en pleine nuit, par mauvais temps, me demandant si le capitaine ou l'officier de quart a bien repéré mon minuscule voilier sur l'écran radar.

***

Le Canmar Pride fait deux escales avant d'accoster au Havre. L'une à Thamesport, côte sud de l'Angleterre, et l'autre à Anvers, en Belgique, l'un des cinq plus gros ports au monde. Impressionnant de voir la rapidité avec laquelle les grues y déchargent et rechargent un cargo. Les porte-conteneurs s'amarrent à la file les uns des autres sur des quais qui atteignent plusieurs kilomètres de long.

Ce matin, 22 novembre, nous longeons les côtes françaises. Je me tire hors du lit à 9h30 et regarde par le hublot quel temps il fait. Superbe journée ensoleillée avec quelques petits nuages. Toutefois et d'après les moutons sur l'eau, il doit venter un bon force 10 (92 km/hre). Le cargo bouge à peine. J'étais loin de me douter, allongé dans ma couchette, qu'une grosse dépression passait sur la Manche. Impatient de prendre une grande bouffé d'air frais et quelques embruns sur la gueule j'avale une tasse de thé en vitesse et saute dans mes bottes. Dehors tout est bien différent. Je dois bien me tenir car les bourrasques de vent qui tourbillonnent entre les conteneurs sont surprenantes. Je passe une bonne heure à observer la mer et à m'imaginer, entre deux crêtes, accroché à ma petite coquille bleue et jaune.

Nous sommes rentrés au Havre vers 19h00. Le vent a déjà baissé considérablement. Il est 21h42, je suis devant l'écran de mon portable et j'attends, un peu nerveux, qu'ils ouvrent la cale numéro 5 pour en extraire Dingo qui doit commencer à trouver le temps long dans cette noirceur et cette odeur de fuel. J'espère qu'ils vont faire attention, car des fois ces mecs-là ne font plus la différence entre une petite machine de course et un vieux conteneur tout rouillé. Alors on va toucher du bois et observer.

(à suivre)

Petit lexique :

Force 10 : En navigation, la force du vent se mesure selon une échelle de 1 à 12 (échelle de Beaufort), du souffle léger à l'ouragan.

GPS (Global Positionning System): Instrument de navigation qui donne la position grâce aux satellites géostationnaires.

Noeuds : unité de vitesse pour les marins et les avions correspondant à 1 mille marin à l'heure, soit 1.852 kilomètre.