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Le pied marin

article écrit par Alec Castonguay dans le Montréal Campus (26 janvier 2000)

 

Les murs de l'appartement que Damien De Pas partage avec ses deux soeurs sont remplis de photos de voyage. La famille a la piqûre, celle des grands espaces. Il y a maintenant huit ans que ses membres sont revenus d'un tour du monde en voilier d'une durée de six ans sur la V'limeuse. Un périple raconté dans deux livres, qui leur a permis de goûter à l'exotisme. Damien rêve aujourd'hui de reprendre le large. Fini les voyages d'agrément, il a soif de vitesse, de compétion et de courses océaniques.

À 21 ans, ce jeune aventurier vise haut et loin. Il construit présentement sa propre embarcation, un voilier de 21 pieds, pour traverser l'Atlantique en solitaire. Il reluque la Mini-Transat 2001, une course d'environ 35 jours qui partira de Brest, en France, et le mènera jusqu'en Guadeloupe, avec escale aux Îles Canaries. « La Mini-Transat est une sorte de rampe de lancement, explique-t-il, cherchant quelque peu ses mots. Il faut passer par là pour espérer faire les grandes courses autour du monde, comme le Vendée Globe ou Around Alone. » Mais ces gigantesques épreuves sont encore trop loin pour qu'il y pense. Le jeune homme a un échéancier très serré pour arriver en France, dans un an, fin prêt.

Fait très rare pour quelqu'un d'aussi jeune, Damien construit lui-même son bateau. La compagnie qui l'emploie, Atlantix Innovations Marines, le paie même pour bâtir son embarcation. « Je travaillais déjà pour cette entreprise lorsque j'ai commandé la coque de mon bateau. Mon patron m'a alors donné un autre projet pour me permettre de le construire. » Mais la rémunération n'est pas le plus gros avantage. Selon le globe-trotter, dans une course en solitaire, il faut connaître son bateau de fond en comble. « Construire mon voilier va me permettre de réagir aux problèmes en mer très rapidement.. Lorsqu'on est seul et qu'un pépin survient, on doit tout de suite savoir quoi faire. Chaque minute compte. » La coque est faite à Montréal, mais certaines pièces, dont le mât, viennent de France. « L'expertise est beaucoup plus avancée là-bas, estime Damien. Les plans du bateau sont d'ailleurs d'un architecte français. » L'architecte de renommée mondiale Pierre Rolland et l'employeur de Damien s'occupent des éléments plus techniques.

Si tout va bien, le bateau devrait toucher l'eau vers la fin juillet. Suivra une longue période d'entraînement et de rodage. « Je vais commencer par naviguer dans le Bas du Fleuve, le seul endroit au Québec où les vents sont assez forts pour me permettre de bien essayer le voilier, estime-t-il. Pour l'automne et l'hiver, je dois choisir entre la France et le Sud afin de poursuivre mon entraînement. » Une fois le printemps 2001 arrivé, Damien ne sera plus qu'à deux doigts de son rêve. Il devra tout d'abord obtenir sa qualification, lors d'une course en solitaire de 800 km. « Après, il ne me restera que deux ou trois compétitions préparatoires en France et ce sera la Mini-Transat. » lance-t-il, confiant.

Coup du destin

Damien adore l'océan. Il en parle avec un reflet dans les yeux qui le trahit. Pourtant, rien ne le prédestinait à des courses en mer. « Au début de mon voyage autour du monde avec mes parents, j'étais affreusement malade, raconte-t-il. Je vomissais sans arrêt. À un tel point que j'ai dit à ma mère que j'aimais mieux mourir plutôt que de continuer. » Puis, petit à petit, le malaise s'est résorbé. « Le mal de mer est un peu psychologique. Quand tu ne participes pas, c'est plus dur. Lorsque j'ai commencé à accomplir les manoeuvres et à pêcher, je n'ai plus jamais été malade, même par des temps de fou. »

De retour au Québec à l'âge de 13 ans, Damien conjugue études et voile. Il termine son secondaire et entreprend une première session au cégep. Il ne poursuivra pas au-delà. Il a besoin d'action, l'école ne bouge pas assez. Les courses commencent à le fasciner. Il s'inscrit alors à des compétitions de catamarans, sur les lacs de la province. Ce n'est que tout récemment que l'idée de la Mini-Transat lui est venue, par goût de la compétion et de la voile.

Il ne vise rien de moins qu'une place parmi les dix premiers. « Je suis probablement le plus jeune à courir avec une embarcation aussi performante, raconte-t-il, un brin de fierté dans la voix. Habituellement, les jeunes achètent des bateaux usagés qu'ils rénovent. Mais ils ne peuvent presque jamais espérer gagner. »

Si la qualité de l'embarcation est primordiale, l'état de celui qui la conduit l'est tout autant. « Je dois bien contrôler mon alimentation et surtout mon sommeil. À certains passages de la course, je dormirai par tranches de 15 minutes, car plusieurs zones de transport maritime sont très achalandées. » De plus, Damien devra compenser pour son inexpérience. « Il faut que je m'entraîne deux ou trois fois plus que les autres pour espérer être de taille, explique-t-il. Je dois être très déterminé et persévérant. D'ailleurs, le fait de construire mon bateau forge ces aptitudes. Il y a tellement d'embûches qui surviennent que ça taille le caractère. »

Avantage au départ

Damien, comme en témoigne son passé, sait ce que réserve la mer. À bord de la V'limeuse, il a appris à anticiper les changements de température et les variations de vent. « Un marin expérimenté m'a déjà dit que j'étais avantagé de ne pas avoir fait uniquement des petites course sur des lacs, raconte-t-il. Je sais ce qui peut arriver. » Il avoue que certaines fois « ça fout la chienne ». Même sa grand-mère, qui ne cesse de lui montrer une photo de Gerry Roufs, mort en pleine course océanique, n'a toujours pas réussi à le faire changer d'idée.

Par contre, comme pour beaucoup de grands projets, le coût est élevé : 170 000$! Mais Damien est soutenu par son père, qui lui sert d'agent et l'aide à trouver le financement nécessaire. « On a l'avantage d'être connu dans le milieu de la voile grâce à notre tour du monde », explique Damien. Les deux-tiers du budget vont à la construction du bateau et le reste à l'entraînement et aux imprévus. « On a presque la moitié d'amassé jusqu'à présent, affirme-t-il, satisfait. On cherche encore des commanditaires, mais c'est difficile. Le milieu de la voile au Québec est encore très restreint. » Le jeune aventurier sera d'ailleurs au Salon nautique, en février prochain, pour présenter son projet. La coque, le pont et le mât devrait être prêts pour l'événement.

Le parcours de Damien De Pas est inusité, à l'image de son nom de famille. « Mes parents se sont inspirés du nom d'une rivière située dans le Grand Nord! raconte-t-il. Il y a quelques années, il était permis de faire une telle chose lorsque des personnes avaient un enfant sans être mariées. Je commence donc une nouvelle lignée! » Patronyme différent, projet énorme, ce jeune marin ne se contente pas de suivre le courant. Encore quelques étapes, de la détermination et Damien sera sur le pont, caressé par le vent auquel il rêve tant.